Le retour à soi, enfin
- Dominique Paquet

- 6 août
- 17 min de lecture
Le yoga fait partie de ma vie depuis près de quarante ans. À certaines périodes, il occupait une place importante dans mon quotidien ; à d’autres, il s’effaçait discrètement derrière les exigences du travail, des études universitaires et des responsabilités de tous les jours. Je n’ai jamais consciemment renoncé à cette pratique, pas plus que je n’ai cessé de croire à ce qu’elle pouvait m’apporter. Comme tant de saines habitudes de vie, elle a simplement été reléguée au second plan par cette illusion tenace selon laquelle il serait toujours possible d’y revenir plus tard.
Ce n’est souvent qu’avec les années que nous prenons la pleine mesure de l’influence des pratiques qui ont le plus profondément façonné notre existence. Pendant tout ce temps, je ne voyais dans le yoga qu’une saine habitude qui me permettait d’aborder chaque journée avec davantage de calme, de force et de disponibilité. J’aimais le mouvement, le défi physique et ce sentiment de bien-être qui suivait presque chaque pratique, sans imaginer que ces bienfaits n’étaient peut-être que la manifestation la plus visible d’une transformation beaucoup plus profonde.
Les changements les plus déterminants s’installent rarement avec éclat. Ils se déposent en nous presque imperceptiblement, jusqu’à ce que les circonstances révèlent enfin ce qui s’y est lentement construit. Il en fut ainsi de ma pratique du yoga. Au fil des années, elle a cultivé des qualités dont je ne mesurerais la portée que bien plus tard, lorsque la vie exigerait de moi des ressources que j’ignorais être en train de développer. Les enseignements les plus durables ne prennent pas la forme de révélations soudaines. Ils nous accompagnent discrètement pendant des années, jusqu’au jour où nous découvrons qu’ils nous ont préparés à traverser une épreuve avec une lucidité, une stabilité ou une confiance que nous ne nous connaissions pas. C’est alors que j’ai compris ce que le yoga avait véritablement façonné en moi. Aujourd’hui, je ne crois plus qu’il m’ait transformée. Je crois plutôt que la pratique a dissipé suffisamment de bruit et d’agitation pour me permettre de retrouver des dimensions de moi-même qui n’avaient jamais disparu, mais que les exigences de la vie avaient peu à peu recouvertes.
Cette prise de conscience ne s’est véritablement imposée que lorsque ma vie professionnelle a pris une direction que je n’aurais jamais pu prévoir. Après plusieurs années passées dans un milieu où le harcèlement était devenu une réalité quotidienne, j’ai finalement quitté une carrière qui avait occupé une grande partie de ma vie adulte. Ce n’était ni une décision que j’avais envisagée ni une décision prise à la légère. J’avais consacré des années à bâtir cette carrière, j’éprouvais une réelle satisfaction à exercer un travail dans lequel j’excellais et j’avais toujours été convaincue que l’intégrité ne se négociait jamais au nom de la facilité ou de la convenance.
Quitter signifiait renoncer non seulement à une profession dans laquelle je m’étais pleinement investie, mais aussi à une certaine idée de la stabilité, de mon identité professionnelle et de l’avenir que je croyais construire. Comme tant de personnes dont le parcours est bouleversé par la maladie, un deuil, l’épuisement professionnel, une séparation ou toute autre épreuve majeure, je me suis retrouvée devant des questions qui dépassaient largement le choix d’une nouvelle carrière. Il ne s’agissait plus de décider ce que j’allais faire ensuite, mais de réfléchir à la manière dont je souhaitais vivre les années qui s’ouvraient devant moi. Je pouvais continuer à définir mon existence à partir de ce que je venais de perdre ou choisir de construire quelque chose de profondément porteur à partir de ce qui demeurait.
Le retour au yoga fut l’une des premières décisions que j’ai prises. Non pas parce que je croyais qu’il effacerait ce qui s’était produit, mais parce que subsistait, quelque part sous l’épuisement, le souvenir d’une pratique qui m’avait déjà aidée à conserver un certain ancrage lorsque la vie devenait incertaine. Ce qui n’était au départ qu’un retour vers une discipline familière a progressivement pris une tout autre dimension. Jour après jour, la pratique m’a permis de renouer avec une relation à moi-même qui s’était lentement effritée sous le poids des responsabilités, d’une productivité incessante et de cette conviction selon laquelle prendre soin de soi pouvait toujours attendre que tout le reste soit accompli. Avec le temps, j’en suis venue à croire que ce simple geste de me présenter, encore et encore, à ce rendez-vous avec moi-même est devenu l’un des fondements sur lesquels le reste de ma vie a pu être reconstruit.
Ce n’est qu’avec le temps que j’ai commencé à comprendre pourquoi. On évoque souvent la capacité du yoga à améliorer la souplesse, la force, l’équilibre, la mobilité ou encore la gestion du stress, et ces bienfaits sont aussi réels qu’ils sont solidement étayés par la recherche. Ce sont aussi les manifestations les plus visibles de la pratique et, sans doute pour cette raison, celles qui retiennent le plus facilement notre attention. Pourtant, sa contribution la plus profonde se situe ailleurs. Au-delà de ses effets sur le corps, le yoga nous offre quelque chose qui devient de plus en plus rare : un espace où notre attention cesse, pour un moment, d’être continuellement sollicitée par le monde extérieur. Le regard se tourne alors vers l’intérieur. Les préoccupations du quotidien cessent d’occuper tout l’espace et, sans chercher à atteindre quoi que ce soit, nous redevenons disponibles à notre propre expérience. Nous cessons de nous mesurer à la personne que nous croyons devoir être pour commencer à rencontrer celle que nous sommes réellement.
C’est peut-être là que réside l’une des contributions les plus précieuses de cette pratique. Certains jours, nous nous présentons sur le tapis rempli d’énergie ; d’autres, nous y arrivons avec de la fatigue, du chagrin, de la frustration ou de l’incertitude. Le yoga ne nous demande ni de dissimuler ces états ni de les corriger avant de commencer. Il nous invite simplement à partir de la personne qui se présente sur le tapis ce jour-là. Cette invitation peut sembler simple, mais elle est fondamentale. Toute transformation véritable commence par une rencontre honnête avec la réalité, et non par l’effort de correspondre à une version idéalisée de soi-même. C’est peut-être là ce qui distingue le plus profondément le yoga de nombreuses approches contemporaines de la santé : il commence par l’attention portée à ce qui est déjà là. La pratique nous rappelle que la conscience précède le changement et qu’il est difficile de prendre soin d’une réalité que l’on refuse d’abord de voir.
La simplicité de cette invitation est facile à sous-estimer parce qu’elle va à contre-courant de la manière dont beaucoup d’entre nous ont appris à concevoir la santé. Nous nous sommes habitués à chercher les réponses à l’extérieur de nous-mêmes, convaincus que la prochaine méthode, le prochain spécialiste, le prochain supplément ou la prochaine réussite nous permettront enfin de devenir la personne que nous croyons devoir être. Le yoga propose une démarche presque inverse. Au lieu de commencer par ce qui nous manque, il nous invite à porter attention à ce qui est déjà là. Avant de chercher à changer, il nous apprend à observer ; avant de corriger, à comprendre ; avant de juger, à demeurer curieux de notre propre expérience.
Il n’y a rien de passif dans cette manière d’aborder la santé. Elle constitue au contraire le point de départ du discernement. Il est difficile de prendre véritablement soin d’un corps auquel nous prêtons rarement attention, de reconnaître nos limites après les avoir ignorées pendant des années ou de poser des choix éclairés tout en demeurant coupés de notre propre expérience. Nous croyons souvent qu’une meilleure santé repose avant tout sur une meilleure information. Pourtant, les connaissances suffisent rarement à transformer durablement notre manière de vivre. Le changement s’amorce lorsqu’elles s’accompagnent d’une conscience plus fine de nous-mêmes, parce qu’elle nous permet de reconnaître les innombrables moments où nous choisissons soit de répondre à ce que notre corps et notre esprit nous expriment depuis longtemps, soit de continuer à les faire taire. C’est dans ces décisions, discrètes, mais répétées, que se construit la santé, bien davantage que dans les grandes résolutions.
Cette perspective explique peut-être aussi pourquoi le yoga a traversé les siècles, alors que d’innombrables approches en matière de santé sont apparues avant de disparaître. Sa valeur n’a jamais reposé sur des vêtements spécialisés, un équipement coûteux ou des aptitudes physiques exceptionnelles, même si la culture contemporaine tend parfois à le présenter ainsi. Il suffit de franchir la porte de nombreux studios, de parcourir les réseaux sociaux ou de feuilleter la section mieux-être d’une librairie pour avoir l’impression que le yoga est avant tout une forme d’entraînement physique. Les cours sont souvent choisis en fonction de leur intensité, du nombre de calories dépensées ou de la promesse d’un corps plus souple, plus fort et plus tonique. Il n’y a rien de mal à vouloir en bénéficier. Développer un corps plus fort, plus mobile et plus fonctionnel constitue un objectif parfaitement légitime, et la pratique physique demeure une dimension essentielle du yoga.
La difficulté apparaît lorsque les effets les plus visibles de la pratique finissent par en définir la raison d’être. Parce que les postures sont ce que nous remarquons d’abord, il est facile d’en conclure qu’elles représentent l’essentiel du yoga. Pourtant, les pratiques qui traversent le temps révèlent rarement d’emblée ce qu’elles ont de plus précieux. Elles retiennent d’abord notre attention par ce qui nous est immédiatement accessible avant de dévoiler, peu à peu, une richesse qui ne se découvre qu’à ceux qui choisissent d’y demeurer. Il n’est d’ailleurs pas rare que l’on commence le yoga pour gagner en souplesse, en force ou en équilibre, puis que ces objectifs deviennent progressivement secondaires. Les bienfaits physiques demeurent, mais cessent d’être la principale raison qui nous ramène sur le tapis. La pratique devient alors bien davantage qu’un moyen d’améliorer le corps : elle devient un espace où se développe une qualité de présence qui dépasse largement le temps consacré aux postures. C’est souvent à ce moment que l’on comprend que les bénéfices les plus durables du yoga ne sont pas les plus visibles, mais ceux qui transforment silencieusement notre manière de vivre.
Cette façon d’aborder le yoga reflète une tendance plus générale qui caractérise notre rapport contemporain à la santé. Nous sommes devenus remarquablement habiles à mesurer ce qui se voit, tout en accordant beaucoup moins d’attention à ce qui ne peut être saisi que par l’expérience. Nous comptons les pas, surveillons la fréquence cardiaque, analysons le sommeil, calculons les calories et suivons une multitude de données parce que les chiffres nous rassurent. Le yoga se prête facilement à cette logique. Une meilleure mobilité, davantage de force, un meilleur équilibre ou une diminution de la douleur constituent des bénéfices bien réels et, pour beaucoup, la raison même de dérouler un tapis pour la première fois.
Aussi précieux soient-ils, ces résultats n’expliquent pas pourquoi tant de personnes continuent de revenir au yoga, longtemps après avoir atteint les objectifs physiques qui les avaient d’abord attirées. Les effets les plus profonds d’une pratique régulière échappent presque toujours à la mesure. Aucun appareil ne peut quantifier la capacité de demeurer calme dans l’incertitude, de reconnaître les premiers signes du stress avant qu’il ne devienne envahissant ou de développer cette confiance tranquille qui naît lorsqu’on apprend à revenir à soi plutôt qu’à réagir automatiquement aux circonstances. Ces transformations n’apparaissent ni dans les statistiques de santé ni sur les tableaux de bord de nos montres intelligentes. Elles influencent pourtant notre manière d’écouter, de prendre des décisions, de reconnaître nos limites et de prendre soin de nous lorsque la vie devient plus exigeante. Trop discrètes pour être mesurées, elles n’en transforment pas moins durablement notre manière de vivre.
Si la valeur du yoga dépasse largement ses dimensions physiques, il devient aussi plus facile de comprendre pourquoi il ne peut être réduit à un style d’exercice, à une tendance du mieux-être ou à un stéréotype culturel. L’une des idées reçues les plus persistantes consiste à croire qu’il appartient exclusivement à une religion, à une philosophie ou à une vision du monde particulières. Cette perception est compréhensible. Le yoga est né d’une tradition philosophique d’une richesse remarquable, dont l’histoire mérite d’être étudiée et respectée plutôt qu’ignorée ou réduite à quelques symboles empruntés. Reconnaître ses origines est toutefois bien différent de prétendre que sa pratique est réservée à ceux qui adhèrent aux mêmes croyances.
Si le yoga a traversé les millénaires, c’est avant tout parce qu’il s’adresse à une réalité qui nous est commune. Nous habitons tous un corps qui demande à être soigné. Nous traversons tous des périodes de confiance et de doute, de santé et de maladie, de joie et de déception. Nous cherchons tous, à différents moments de notre vie, à demeurer présents malgré les exigences du travail, de la famille et des responsabilités du quotidien. Rien de tout cela n’appartient à une culture, à une religion ou à une tradition philosophique particulière. Il s’agit simplement de la condition humaine.
C’est peut-être aussi ce qui explique que les principes cultivés par le yoga nous paraissent si familiers, quelle que soit notre culture ou notre tradition spirituelle. La patience, l’humilité, la compassion, l’honnêteté, la gratitude, la discipline et le sens de la réflexion n’ont jamais appartenu au yoga seul. Depuis toujours, ces qualités sont reconnues à travers les civilisations parce qu’elles contribuent à une vie menée avec davantage de sagesse, d’intégrité et de discernement. Le yoga ne revendique pas leur exclusivité, pas plus qu’il ne nous demande de renoncer aux convictions qui donnent un sens à notre existence. Il propose plutôt une pratique dans laquelle ces qualités cessent d’être de simples idéaux pour devenir une réalité vécue.
La patience ne s’acquiert pas en lisant sur la patience, pas plus que l’humilité ne se développe en adhérant à l’idée qu’elle est souhaitable. Ces qualités se forgent dans l’expérience : lorsque nous demeurons présents malgré l’inconfort, accueillons le corps que nous habitons plutôt que de réclamer celui que nous souhaiterions avoir ou revenons, encore et encore, à ce que la pratique nous révèle de nous-mêmes. Il en va de même pour la compassion, l’honnêteté et la discipline. Elles s’enracinent peu à peu dans notre manière d’être. Chacun donnera naturellement à cette expérience un sens façonné par son histoire, sa culture et ses croyances. Pourtant, le point de départ demeure le même : le corps que nous habitons, le souffle qui nous accompagne déjà et les circonstances ordinaires de notre vie. À partir de là, le yoga nous invite simplement à vivre avec davantage d’attention afin que nos choix quotidiens deviennent une expression plus fidèle des valeurs auxquelles nous aspirons.
Le même principe s’applique au corps lui-même. Au fil du temps, l’idée s’est imposée que le yoga soit réservé aux personnes naturellement souples, en excellente condition physique ou dotées d’un équilibre hors du commun. Peu de croyances ont découragé autant de personnes que celle selon laquelle il faudrait d’abord devenir « prêt » avant d’oser dérouler un tapis. Certains se croient trop âgés, trop raides, trop lourds, trop limités par une blessure ou trop éloignés des images athlétiques qui dominent aujourd’hui la représentation du yoga. Pourtant, aucune de ces réalités n’empêche de pratiquer, parce qu’aucune d’elles ne définit ce qu’est véritablement le yoga.
Il n’a jamais existé un corps idéal pour pratiquer le yoga, tout simplement parce qu’il n’a jamais existé une seule façon de le pratiquer. Le corps d’un adolescent n’a rien de commun avec celui d’une personne âgée. Le corps qui se remet d’une intervention chirurgicale ne répond pas aux mêmes possibilités que celui d’un athlète en préparation. Une personne vivant avec l’arthrite, la sclérose en plaques, une douleur chronique, les séquelles d’un traumatisme, l’anxiété ou une dépendance arrive avec une histoire, des capacités et des limites qui lui sont propres. Le yoga ne demande pas que ces différences disparaissent avant de commencer ; il les reconnaît comme le point de départ de toute pratique authentique. Aucune transformation durable ne peut prendre appui sur le déni de la réalité. Nous ne pouvons pratiquer qu’à partir du corps que nous habitons aujourd’hui. Et cela a toujours été suffisant.
C’est sans doute la raison pour laquelle je me sens de plus en plus mal à l’aise lorsque le yoga est présenté comme une performance plutôt que comme une pratique. Dès lors que la réussite se mesure principalement à l’apparence d’une posture, quelque chose d’essentiel commence à se perdre. La posture n’a jamais constitué la finalité du yoga. Elle est le contexte dans lequel se cultivent l’attention, la patience, la stabilité et l’humilité. Lorsqu’elle devient un objectif en soi, nous risquons de confondre ce qui est visible avec ce qui se construit réellement.
Deux personnes peuvent exécuter une posture qui semble identique tout en vivant une expérience intérieure complètement différente. L’une cherche peut-être à impressionner, se compare aux autres ou pousse son corps au-delà de ses limites afin de correspondre à une image. L’autre demeure attentive à son souffle, reconnaît les premiers signes de tension et adapte sa pratique à la réalité de son corps. Pour l’observateur, la première semblera parfois plus accomplie. Du point de vue de la pratique, rien n’est moins certain.
Cette réalité se retrouve dans toutes les formes que peut prendre le yoga. Pour certains, la pratique s’exprime à travers des enchaînements exigeants ; pour d’autres, elle consiste à retrouver le confort d’une respiration paisible, à réapprendre un mouvement devenu douloureux ou à renouer avec un corps longtemps perçu comme un ennemi. Aucune de ces pratiques n’est supérieure à une autre, puisqu’elles ne poursuivent pas le même objectif physique. Ce qu’elles partagent est infiniment plus important que ce qui les distingue : la décision d’interrompre, ne serait-ce qu’un instant, le mouvement incessant du quotidien pour porter une attention véritable à sa propre expérience. C’est peut-être là, bien davantage que dans la perfection d’une posture, que réside la pratique du yoga.
Au fil des années, cette compréhension a profondément transformé ma façon d’envisager la santé. Nous parlons volontiers de l’alimentation, du mouvement, du sommeil, de la gestion du stress ou de la qualité de nos relations, comme s’il s’agissait de piliers indépendants. En réalité, ces dimensions sont intimement liées et reposent toutes, à des degrés divers, sur une même capacité : reconnaître ce qui se passe en nous avant de décider comment y répondre. Il devient difficile de nourrir un corps dont nous ne percevons plus les besoins, d’établir des limites saines lorsque nous ne reconnaissons plus les premiers signes de l’épuisement ou de faire des choix judicieux en matière de mouvement, de repos ou de récupération lorsque nous avons perdu le contact avec les signaux que notre organisme nous adresse. Les connaissances sont indispensables, mais elles suffisent rarement à transformer durablement nos comportements. Le changement prend racine lorsque le savoir s’accompagne d’une conscience plus fine de soi. La santé cesse alors d’être un état que nous cherchons à contrôler pour devenir un processus que nous cultivons au fil des décisions ordinaires du quotidien. Nous croyons souvent que de meilleurs choix naissent d’une motivation plus grande, alors qu’ils découlent bien plus souvent d’une attention plus juste. La capacité de s’arrêter suffisamment longtemps pour discerner ce dont nous avons réellement besoin avant de réagir à l’habitude, à l’émotion ou aux pressions extérieures constitue peut-être l’une des compétences les plus fondamentales que nous puissions développer pour préserver notre santé, et pourtant, elle demeure étonnamment absente de la plupart des conversations sur la prévention et le mieux-être à long terme.
C’est cette conviction qui est progressivement devenue l’un des fondements de TRIVENA. Dès le départ, mon intention n’a jamais été d’aider les gens à mieux manger ou à faire davantage d’exercice. Je souhaite d’abord les accompagner dans le développement de cette qualité d’attention qui leur permettra de poser ces choix avec constance et discernement, en cohérence avec la vie qu’ils aspirent réellement à construire. Le yoga n’a jamais existé en marge de l’alimentation, du sommeil réparateur, de l’entraînement en force, du temps passé dans la nature ou de relations humaines nourrissantes. Il ne remplace aucune de ces dimensions essentielles de la santé ; il les soutient en cultivant la conscience qui les rend plus intentionnelles et plus durables. À mesure que nous devenons plus attentifs à nous-mêmes, les choix favorables à notre santé découlent moins de la volonté ou des pressions extérieures que d’une compréhension plus juste de ce que notre corps et notre vie nous demandent réellement. Nous cessons alors de rechercher le régime parfait, le programme d’entraînement idéal ou la plus récente tendance en matière de santé, parce que nous apprenons à distinguer ce qui est simplement convaincant de ce qui nous est véritablement bénéfique. Il ne s’agit plus d’accumuler les stratégies, mais de cultiver le discernement nécessaire pour savoir lesquelles sont appropriées, à quel moment, et pour qui. Cette nuance transforme profondément la relation que nous entretenons avec notre santé. Peu à peu, les règles imposées de l’extérieur cèdent la place à une confiance plus sereine dans notre capacité de participer consciemment aux décisions qui façonnent notre existence.
C’est peut-être aussi pour cette raison que je ne considère plus le yoga comme une activité qui se limite au temps passé sur un tapis. Le tapis n’est que le point de départ. La véritable portée de la pratique se révèle dans les heures qui suivent, lorsque les exigences du quotidien reprennent leur place. Elle se manifeste dans une conversation où la patience l’emporte sur la réaction immédiate, dans le choix de préparer un repas nourrissant plutôt que de manger machinalement, dans la lucidité qui nous fait reconnaître qu’un temps de repos répond davantage à nos besoins qu’un entraînement supplémentaire ou dans le courage de demander de l’aide lorsque continuer seul ne témoigne plus de force, mais d’épuisement. Elle se révèle aussi dans la décision de demeurer fidèle à nos valeurs lorsque le compromis serait plus facile et dans cette bienveillance que nous apprenons à nous accorder avec la même générosité que celle dont nous faisons si facilement preuve envers les autres. Peu de ces gestes correspondent à l’image que l’on se fait spontanément du yoga. Pourtant, j’en suis venue à croire qu’ils en représentent l’expression la plus authentique. Une pratique ne se définit jamais uniquement par ce qui se déroule pendant qu’on l’exerce, mais par la manière dont elle continue d’influencer les choix que nous faisons une fois le tapis rangé.
Pendant de nombreuses années, je croyais que le yoga était quelque chose que je pratiquais. Aujourd’hui, je le perçois autrement. Il est devenu l’une des façons de me rappeler qui je suis sous les multiples rôles, responsabilités et attentes qui accompagnent la vie adulte. Comme bien des gens, j’ai longtemps cherché à devenir plus compétente, plus productive, plus instruite et plus accomplie, persuadée que l’épanouissement se trouvait quelque part au-delà du prochain objectif. Le yoga n’a jamais cherché à freiner cette aspiration. Il m’a plutôt appris qu’il existe une différence fondamentale entre devenir davantage et devenir plus pleinement soi-même. La première démarche consiste à ajouter sans cesse quelque chose à notre vie. La seconde nous invite à habiter plus consciemment celle que nous possédons déjà. L’une relève de l’accumulation ; l’autre naît de l’attention.
C’est peut-être ce que je cherchais depuis le début. Non pas un corps différent, même si le yoga m’a appris à mieux prendre soin de celui que j’habite. Non pas une existence plus tranquille, parce que la vie n’a jamais cessé d’apporter son lot d’incertitudes et d’épreuves. Pas même un état de paix permanent, puisqu’aucune pratique ne peut nous soustraire à la condition humaine. Ce que le yoga m’a offert est à la fois plus simple et infiniment plus durable : un lieu où revenir. Non pas un lieu situé quelque part à l’extérieur de moi, mais un espace intérieur où les circonstances ne déterminent plus ma valeur, où la productivité ne définit plus mon identité et où le bruit du monde s’efface suffisamment pour me permettre de retrouver la personne qui a toujours été là.
J’ai l’impression que c’est, au fond, ce que beaucoup d’entre nous recherchent, même si nous lui donnons des noms différents. Nous parlons d’équilibre, de résilience, de santé, de bonheur ou de sens, convaincus qu’ils apparaîtront lorsque suffisamment de conditions extérieures auront enfin été réunies. Nous consacrons des années à améliorer notre carrière, notre maison, notre situation financière, notre apparence ou nos réalisations, avant de découvrir qu’aucune de ces réussites ne peut véritablement compenser le fait de s’être éloigné de soi-même. Nous devenons remarquablement compétents pour construire une vie, tout en négligeant silencieusement la personne appelée à l’habiter. Le yoga ne résout pas toutes les difficultés que nous rencontrons et ne promet certainement pas une existence exempte de souffrance ou de déception. Il nous offre quelque chose de beaucoup plus concret : une occasion régulière de renouer avec nous-mêmes avant que le bruit du monde ne finisse par nous convaincre que nous sommes devenus quelqu’un d’autre.
Voilà, pour moi, le véritable retour à soi. Il ne s’agit pas d’une destination atteinte grâce à une révélation spectaculaire ou à une transformation radicale, mais d’un lent travail de mémoire qui nous permet de retrouver ce qui n’avait jamais réellement disparu. C’est le choix, renouvelé jour après jour, de demeurer en relation avec soi-même tout en participant pleinement aux exigences de la vie. C’est reconnaître que la santé ne repose pas uniquement sur l’alimentation, les kilomètres parcourus, les heures d’entraînement ou les suppléments que nous prenons, mais sur la qualité de la relation que nous entretenons avec la personne qui pose chacun de ces choix. Tout le reste en découle. Plus cette relation s’approfondit, plus nos décisions reflètent naturellement la vie à laquelle nous aspirons.
Après près de quarante ans, je ne considère plus le yoga comme une activité que j’intègre à mon horaire lorsque le temps me le permet. Il est devenu l’une des façons de demeurer présente à moi-même, peu importe les chemins que la vie empruntera. Je ne peux imaginer une étape de mon existence où je n’aurai plus besoin de ce rappel. Il y aura toujours des responsabilités, des incertitudes, des déceptions et des changements. Il y aura toujours mille raisons de laisser mon attention se tourner vers l’extérieur jusqu’à perdre de vue, une fois de plus, la personne qui porte silencieusement tout cela. Le yoga m’a appris que le retour à soi n’est jamais un accomplissement définitif. C’est une pratique. Une décision que nous reprenons, souvent dans les gestes les plus simples et les plus ordinaires, jusqu’à ce que demeurer en relation avec nous-mêmes cesse d’être une aspiration pour devenir une manière de vivre. À mes yeux, c’est là que réside la véritable pratique.




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