Ce que nous avons reçu en héritage—et oublié
Gloria Steinem, le chantier inachevé de l’égalité et le danger de tenir pour acquises des libertés durement conquises
Lorsque Gloria Steinem est décédée le 2 septembre, à l’âge de 92 ans, la nouvelle a porté le poids singulier de la disparition d’une femme dont l’influence était devenue à la fois immense et de plus en plus difficile à discerner. On a immédiatement rappelé, à juste titre, qu’elle avait été journaliste, autrice, militante, cofondatrice du magazine Ms. et l’une des voix déterminantes du mouvement contemporain des femmes. Les éloges ont mis en lumière les lois qu’elle a contribué à faire évoluer, les organisations qu’elle a contribué à fonder et les discussions qu’elle a mise en oeuvre dans l’espace public à une époque où une grande partie de l’expérience des femmes devait encore se dérouler dans la sphère privée. Pourtant, la mesure la plus juste de son influence réside peut-être dans des libertés qui ne semblent plus porter son empreinte : celle d’ouvrir un compte bancaire à son propre nom, de gagner sa vie sans se considérer comme une exception, de décider si elle souhaite se marier et à quel moment, de s’attendre à participer aux décisions concernant son propre corps, de quitter une relation devenue intolérable, de briguer une charge publique ou de tenir simplement pour acquis que la direction de sa vie lui appartient. Steinem n’a créé seule aucune de ces possibilités, et elle ne l’a jamais prétendu. Elles sont le fruit du travail de générations de femmes — dont beaucoup sont demeurées moins connues ou ont été écartées des récits historiques rédigés par la suite — qui se sont organisées, ont argumenté, témoigné et résisté, refusant d’accepter que l’inégalité constitue simplement l’ordre naturel du monde. Le talent particulier de Steinem a consisté à faire entrer leurs prises de conscience privées dans l’espace public, à transformer leurs objections dispersées en revendications collectives et à rendre leurs exigences impossibles à réduire aux doléances de quelques femmes insatisfaites.
Ce travail ne s’est jamais adressé uniquement aux femmes. L’égalité ne peut être construite par une moitié de la société tandis que l’autre l’observe avec approbation à une distance confortable, et elle ne peut subsister si les hommes conçoivent principalement leur rôle comme celui d’accorder aux femmes la permission d’entrer dans des espaces qu’ils contrôlaient autrefois. Le monde que Steinem a consacré sa vie à imaginer exigeait des femmes qu’elles reconnaissent leur propre autorité, mais aussi des hommes qu’ils reconsidèrent ce qu’on leur avait enseigné au sujet de la leur. Il leur demandait de distinguer la force de la domination, le partenariat de la bienveillance paternaliste et le respect de la conviction selon laquelle la liberté d’une femme devrait demeurer confortablement compatible avec l’approbation masculine. Il ne leur demandait pas de s’excuser pour chacun des systèmes dont ils avaient hérité ni d’accepter d’être caricaturés comme des obstacles au progrès des femmes. Il exigeait quelque chose de plus utile : qu’ils observent la manière dont le pouvoir continue de s’exercer dans la vie quotidienne, qu’ils renoncent aux avantages qui dépendent du maintien des femmes dans une position d’infériorité et qu’ils prennent part à des relations, à des milieux de travail et à des institutions où l’égalité est véritablement mise en pratique plutôt que célébrée de façon purement symbolique.
C’est ici que l’héritage de Steinem révèle toute son actualité, parfois là où on l’attend le moins. Les formes d’exclusion les plus manifestes sont devenues socialement inacceptables dans une grande partie de la vie publique, mais les présupposés qui les soutenaient ont loin d’avoir disparu. Ils se manifestent lorsqu’une femme se présente par son travail, sa formation ou ses idées et qu’on lui répond en évaluant son apparence; lorsque l’assurance professionnelle est admirée chez un homme, mais interprétée comme de l’arrogance chez une femme; lorsqu’un père est félicité parce qu’il « aide » à assumer des responsabilités dont on considère simplement qu’elles incombent à la mère; lorsque le récit qu’une femme fait de sa douleur, du harcèlement qu’elle subit ou de son épuisement demeure provisoire jusqu’à ce que quelqu’un d’autre le confirme; ou lorsque son refus est reçu non pas comme une réponse, mais comme le point de départ d’une négociation. Pris isolément, aucun de ces moments ne ressemble aux grandes luttes politiques auxquelles le féminisme est généralement associé. C’est précisément ce qui les rend importants. L’inégalité ne se perpétue pas seulement dans les lois et les institutions, mais aussi à travers des milliers d’interactions apparemment sans conséquence qui déterminent discrètement quelle intelligence sera reconnue, quelles limites seront respectées et qui doit encore se faire plus petite afin de préserver l’agrément des rapports sociaux et de ne pas perturber la culture organisationnelle.
Steinem comprenait que ce qui semblait relever de la vie personnelle témoignait souvent d’une réalité beaucoup plus vaste. Cette prise de conscience est devenue l’une des idées les plus déterminantes du mouvement des femmes, car elle leur a donné un langage pour nommer des expériences qu’on les avait incitées à interpréter comme des insuffisances individuelles. La dépendance économique pouvait être présentée comme une entente privée entre époux. L’épuisement pouvait être attribué à l’incapacité d’une femme à s’acquitter harmonieusement de ses obligations. Le harcèlement sexuel pouvait passer pour de la flatterie mal comprise par celles qui manquaient d’humour. La répartition inégale du travail domestique et émotionnel pouvait disparaître sous le vocabulaire rassurant de l’amour, du tempérament et de la tradition. Même la détresse engendrée par une existence sur laquelle les femmes exerçaient remarquablement peu de contrôle pouvait leur être renvoyée comme un simple problème d’adaptation. Dès lors que ces expériences ont été exprimées ouvertement et mises en commun, leur caractère récurrent est toutefois devenu difficile à ignorer. Ce qui avait jusque-là ressemblé à une accumulation d’échecs personnels a commencé à révéler l’existence d’une organisation sociale qui les produisait.
Cette prise de conscience a de profondes répercussions sur notre façon de parler de la santé. La prise en charge de sa propre santé est souvent abordée sous l’angle des habitudes personnelles : ce que nous mangeons, notre façon de bouger, la quantité de sommeil dont nous bénéficions, notre capacité à composer avec le stress et l’attention que nous accordons aux besoins changeants de notre corps. Ces choix revêtent une importance considérable, mais ils ne s’exercent pas dans un vide politique ou social. Pour pouvoir participer véritablement à sa propre santé, une personne doit d’abord disposer d’un certain pouvoir sur la vie dans laquelle cette santé doit être préservée. Elle a besoin de sécurité, d’information crédible, de possibilités économiques et de la liberté de prendre des décisions concernant son corps. Elle a besoin d’un temps qui ne soit pas entièrement consacré à prendre soin des autres et de pouvoir raisonnablement s’attendre à ce que le récit de sa propre expérience soit pris au sérieux. Le pouvoir d’agir individuel ne peut éliminer tous les obstacles structurels, et le discours sur la responsabilité personnelle ne devrait pas servir à dissimuler les conditions qui rendent la santé beaucoup plus difficile à préserver pour certaines personnes que pour d’autres. Dans certaines circonstances, une meilleure connaissance peut transformer une vie; dans d’autres, c’est le milieu lui-même qui doit changer.
La prise en compte de ces conditions ne diminue en rien la valeur des pratiques personnelles favorables à la santé; elle permet plutôt de préciser ce que l’on peut raisonnablement en attendre. Une alimentation nourrissante, le mouvement, le repos et les moyens de réguler le stress peuvent renforcer la capacité du corps à répondre aux exigences de la vie, mais ils ne peuvent assurer la sécurité financière, rendre sûr un foyer qui ne l’est pas, répartir plus équitablement une charge de soins disproportionnelle, ni corriger le refus des institutions de reconnaître l’expérience d’une femme. Ces pratiques devraient soutenir sa santé et accroître son pouvoir d’agir, et non l’aider à tolérer indéfiniment les conditions qui compromettent l’une comme l’autre. Lorsque le mieux-être est réduit à l’amélioration de la capacité d’adaptation individuelle, la responsabilité de circonstances préjudiciables peut insidieusement être reportée sur la personne qui les subit. Le travail de Steinem apporte ici un correctif essentiel : le pouvoir d’agir suppose que l’on prenne soin de soi, mais aussi que l’on sache reconnaître lorsqu’un fardeau n’a pas son origine en soi et que l’on ne devrait pas avoir à le porter seule.
C’est peut-être pour cette raison que sa mort semble avoir une portée plus considérable que la simple disparition d’une figure célèbre appartenant à une autre époque. Nous ne posons pas seulement un regard rétrospectif sur une lutte achevée et ne rendons pas simplement hommage à une femme dont le travail aurait désormais trouvé une place sûre dans l’histoire. Nous sommes appelés à nous rappeler à quel point nombre de libertés aujourd’hui ordinaires étaient, il y a encore peu de temps, loin d’être courantes ou garanties, avec quelle vigueur leur reconnaissance a été combattue et à quelle vitesse les droits peuvent devenir vulnérables lorsque les générations qui ont lutté pour les obtenir ne sont plus là pour décrire ce qui les avait précédés. Le danger ne réside pas dans le fait que les jeunes femmes n’aient pas mémorisé le nom des grandes figures du féminisme. Chaque génération hérite de réalisations dont elle ne comprend que partiellement les origines. Le danger apparaît lorsque ce qui nous a été transmis est confondu avec l’ordre naturel des choses, lorsque des droits acquis grâce à la persévérance humaine finissent par sembler faire partie intégrante et permanente du paysage, à l’abri de toute érosion parce que nous ne parvenons plus à nous souvenir d’un monde où ils n’existaient pas.
Gloria Steinem laisse derrière elle bien davantage que le récit de ce que les femmes ont surmonté. Elle pose aux femmes comme aux hommes une question : que ferons-nous des libertés que nous n’avons pas eu à conquérir nous-mêmes? Nous pouvons en jouir sans nous intéresser à leur histoire, réduire le féminisme à une querelle désuète entre les sexes ou présumer que le progrès, une fois accompli, se poursuit de lui-même. Nous pouvons aussi reconnaître que l’égalité n’est pas un acquis transmis intact d’une génération à l’autre. Elle constitue une manière d’organiser la vie humaine qui doit être comprise, renouvelée et défendue, tant dans les lieux où elle se manifeste le plus clairement que dans les moments ordinaires où presque personne ne semble regarder.
Le monde dans lequel Steinem est née en 1934 avait mis en place des dispositifs remarquablement élaborés pour limiter les femmes tout en présentant ces restrictions comme une forme de protection. La dépendance d’une femme pouvait être idéalisée sous les traits de la féminité, son travail non rémunéré redéfini comme une preuve de dévouement et son exclusion des lieux de pouvoir justifiée par l’idée qu’elle était trop précieuse au foyer pour devoir supporter le poids de la vie publique. Le langage employé était souvent flatteur, ce qui facilitait le maintien de ces contraintes. On ne disait pas nécessairement aux femmes qu’elles manquaient d’intelligence ou de jugement; on leur assurait plutôt que leurs aptitudes naturelles étaient destinées à s’exercer ailleurs. Alors même qu’elles étaient de plus en plus nombreuses à fréquenter les universités et à occuper un emploi rémunéré, les structures qui les entouraient continuaient de présumer que le mariage, la maternité et le dévouement envers les autres demeureraient les principes autour desquels s’organiserait leur vie adulte. Leur emploi pouvait être considéré comme temporaire, leur salaire comme un revenu d’appoint et leurs ambitions comme négociables. Une femme qui aspirait à davantage ne remettait pas simplement une règle en question. Elle contestait toute une conception de ce qu’une femme respectable était censée vouloir.
Le Canada n’a pas échappé à cette histoire. La situation juridique, éducative et économique des Canadiennes n’a pas évolué de façon identique à celle des Américaines, et il serait inexact d’attribuer les changements survenus ici à une seule figure américaine. Les mêmes présupposés ont néanmoins traversé les frontières, tout comme le mouvement qui les a remis en question. Créée en 1967 à la suite des pressions soutenues exercées par des organisations féminines, la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada a documenté les inégalités en matière d’éducation, d’emploi, de participation à la vie publique, de fiscalité, de droit de la famille et d’autonomie reproductive, autant d’enjeux longtemps considérés comme distincts ou relevant de la sphère privée. Son rapport de 1970 formulait 167 recommandations et a contribué à donner une expression institutionnelle aux questions que les femmes soulevaient déjà entre elles : pourquoi leur travail était-il valorisé différemment, pourquoi les services de garde étaient-ils traités comme un problème privé plutôt que comme une nécessité sociale, pourquoi leur représentation au sein du gouvernement demeurait-elle aussi limitée et pourquoi les décisions déterminant la forme de leur existence continuaient-elles d’être prises, dans une très large mesure, sans elles? Les mouvements canadien et américain avaient leurs propres figures de proue, leurs contextes politiques respectifs et leurs débats encore irrésolus, mais ils participaient d’une prise de conscience internationale beaucoup plus vaste : l’inégalité des femmes n’avait rien d’accidentel ni d’inévitable.
Steinem est entrée dans ce mouvement par le journalisme, mais non par le type de journalisme auquel les pages féminines de l’époque invitaient généralement les femmes à se consacrer. Son enquête de 1963 sur les conditions de travail au Playboy Club, pour laquelle elle s’est fait embaucher sous couverture comme « Bunny », lui a valu une attention considérable, sans toutefois toujours lui procurer le respect professionnel qu’aurait sans doute suscité une enquête portant sur un sujet jugé plus sérieux parce qu’il relevait d’un univers dominé par les hommes. Ce reportage a révélé davantage que les attentes sexualisées imposées aux employées : il a aussi montré avec quelle facilité la culture pouvait exploiter l’apparence d’une femme tout en faisant peu de cas de l’intelligence qui l’observait. Steinem a dû composer avec cette contradiction pendant une grande partie de sa carrière. Sa beauté lui a procuré une visibilité exceptionnelle avant de devenir, aux yeux de certains, une raison de mettre en doute sa profondeur. On attendait d’elle qu’elle représente le féminisme d’une manière suffisamment séduisante pour demeurer acceptable, mais l’attention accordée à son apparence pouvait ensuite servir à diminuer l’importance de son travail. Le piège était particulièrement efficace et il est loin d’avoir disparu. Les femmes présentes dans la vie publique doivent encore se conformer à des attentes visuelles auxquelles les hommes sont rarement soumis, avant de se voir reprocher de tirer avantage du regard insistant dont elles font l’objet.
Présenter Steinem uniquement comme le visage public du féminisme de la deuxième vague est donc à la fois compréhensible et insuffisant. Un visage peut symboliser un mouvement, mais il ne peut expliquer ce qui lui a permis de s’inscrire dans la durée. Sa contribution la plus profonde a consisté à relier le journalisme à l’action collective : créer des espaces où l’expérience des femmes pouvait être traitée avec sérieux, bâtir des réseaux capables de transformer la prise de conscience en action et favoriser l’engagement politique de personnes qui s’y étaient rarement vues représentées. Lorsque Ms. a d’abord paru sous forme de supplément au magazine New York en 1971, puis comme publication indépendante en 1972, son importance ne tenait pas simplement à la création d’un magazine destiné aux femmes. Les magazines féminins existaient déjà en abondance. La différence résidait dans le fait que Ms. s’adressait aux femmes comme à des personnes engagées dans le monde, plutôt que comme à des consommatrices principalement occupées à s’y rendre plus agréables. Le magazine abordait la politique, le travail, la famille, la sexualité, la violence, la race, la liberté reproductive et la répartition du pouvoir sans réduire les intérêts des femmes à leur apparence, à leurs aptitudes domestiques ou aux conseils destinés à préserver leurs relations. Il considérait leur vie comme un sujet digne d’un véritable travail journalistique.
Cette distinction peut être difficile à saisir aujourd’hui, précisément parce qu’elle a contribué à transformer ce que le lectorat s’attend désormais à trouver dans le discours public. Des sujets autrefois écartés parce qu’ils étaient jugés trop intimes, inconvenants ou insignifiants pour mériter un examen sérieux ont fini par être reconnus comme des enjeux de santé, de droit, de travail et de citoyenneté. La violence conjugale n’était pas simplement un mariage malheureux. Le harcèlement sexuel n’était pas un malentendu privé. La liberté reproductive n’était pas une question embarrassante que les autorités pouvaient régler discrètement entre elles pendant que les femmes en assumaient les conséquences. La garde des enfants n’était pas la preuve qu’une mère avait personnellement échoué à concilier des exigences incompatibles. Le vocabulaire dont nous disposons aujourd’hui nous est devenu si familier qu’il peut dissimuler à quel point il était autrefois radical de nommer justement ces expériences et de les placer aux côtés d’autres questions d’importance publique. Le langage n’a pas résolu les problèmes sous-jacents, mais il a transformé ce qu’il devenait possible de percevoir, de mettre en commun et de contester. Il est difficile de se mobiliser autour d’une expérience que l’on a appris à considérer comme strictement individuelle.
La notoriété de Steinem a également favorisé une simplification historique commode selon laquelle le mouvement des femmes aurait été créé par un petit cercle de femmes blanches instruites ayant découvert l’inégalité avant d’enseigner aux autres comment y résister. En réalité, ce mouvement s’est appuyé sur des générations de mobilisation menée par des femmes noires et autochtones, des lesbiennes, des militantes syndicales ainsi que des femmes engagées dans les luttes pour les droits civiques et contre la pauvreté, dont beaucoup avaient compris depuis longtemps que le genre ne pouvait être dissocié de la race, de la classe sociale, de la sexualité ou du pouvoir politique. Steinem a reconnu ces influences et a réalisé une grande partie de son travail en formant des coalitions, même si les institutions et les figures de proue de l’époque demeuraient façonnées par les limites et les tensions encore irrésolues de leur temps. Son héritage est suffisamment important pour être considéré dans toute sa complexité : non pas embelli pour alimenter le récit d’une icône solitaire, mais compris comme une composante d’un mouvement diversifié, parfois divisé et en constante évolution, dont les progrès ont autant reposé sur les remises en question internes que sur la poursuite d’objectifs communs.
La tentation de juger un mouvement antérieur uniquement à partir du langage et des connaissances dont nous disposons aujourd’hui relève néanmoins d’une certaine forme de vanité historique. Elle permet au présent de s’imaginer moralement abouti tout en bénéficiant d’un travail qui a nécessairement été entrepris avant que toutes les questions aient trouvé réponse. Les mouvements sociaux ne naissent pas pleinement éclairés. Ils apprennent à travers les désaccords, les rectifications, les exclusions, les alliances, les échecs et l’intervention persistante de personnes dont l’existence révèle les limites de l’analyse dominante. L’héritage de Steinem importe non pas parce qu’elle aurait formulé une théorie définitive de la libération, mais parce qu’elle a contribué à créer les conditions permettant aux femmes de prendre part au débat, de se remettre mutuellement en question et d’en élargir continuellement la portée. L’égalité n’y était pas présentée comme l’uniformité, pas plus que le féminisme n’y était conçu comme l’avancement d’une catégorie restreinte de femmes se trouvant déjà à proximité du pouvoir. Dans sa forme la plus exigeante, ce projet posait une question fondamentale : comment les différences humaines peuvent-elles exister sans être organisées en hiérarchie?
Les hommes étaient eux aussi concernés par cette question dès le départ, quoique pas toujours de la manière qu’ils auraient préférée. Il était plus facile pour un homme de se déclarer favorable à l’égalité des femmes que d’examiner ce que cette égalité pourrait changer dans son propre foyer, sa carrière ou la perception qu’il avait de lui-même. Une adhésion publique pouvait parfaitement coexister avec une épouse assumant l’essentiel du travail domestique, une collègue fréquemment interrompue ou moins bien rémunérée et des filles élevées dans la conviction d’être libres, jusqu’à ce que les limites concrètes de cette liberté apparaissent dès qu’elles contrariaient un homme. Cette distinction persiste. De nombreux hommes croient sincèrement à l’égalité, mais une conviction demeure peu exigeante tant qu’elle reste abstraite. Sa véritable portée se révèle lorsqu’il faut partager la reconnaissance, l’autorité, l’argent, le temps et les possibilités; lorsque l’interprétation qu’une femme donne de sa propre expérience entre en conflit avec la leur; lorsque la limite qu’elle pose les contrarie; ou lorsqu’il serait moins confortable de remettre un autre homme en question que de garder le silence.
C’est précisément dans ces moments que se révèle un véritable allié, puisque son engagement ne relève pas d’une mise en scène destinée aux femmes. Un homme ne devient pas un allié en se désignant constamment comme tel ni en faisant preuve d’une galanterie qui laisse intacte la hiérarchie sous-jacente. Il se montre digne de confiance par sa conduite lorsqu’aucune reconnaissance ne lui est promise : en attribuant une idée à la femme qui l’a formulée, en acceptant d’être corrigé sans chercher à se venger, en assumant sa part du travail invisible, en contestant les propos méprisants tenus entre hommes et en reconnaissant l’autorité professionnelle des femmes sans transformer la rencontre en occasion de leur manifester un intérêt personnel. Il comprend qu’une femme qui se présente dans un contexte professionnel n’a pas sollicité une évaluation de son pouvoir de séduction et que le fait de qualifier cette évaluation de compliment ne lui donne pas le droit d’exiger qu’elle soit reçue comme tel. Le respect ne se mesure pas à l’interprétation que celui qui agit préfère donner de sa propre conduite, mais à sa volonté de reconnaître les limites clairement exprimées par l’autre personne.
Le problème ne tient pas au fait que les femmes reçoivent parfois un compliment à un moment inapproprié. Il réside dans le fait que l’apparence demeure le premier critère auquel on mesure leur valeur, tandis que leur intelligence, leur jugement et leur autorité professionnelle ne sont pris en considération qu’ensuite — lorsqu’ils le sont. Une femme peut se présenter forte de plusieurs décennies d’études et d’expérience et découvrir malgré tout que le rôle qu’on lui réserve consiste à être séduisante, à demeurer agréable et à contribuer à créer une atmosphère dans laquelle les hommes mènent les discussions qui comptent réellement. J’en ai fait l’expérience à maintes reprises lorsqu’on m’invitait à faire du « bénévolat » lors de tournois de golf où l’on recherchait en réalité une présence féminine décorative, ou à assister à des activités professionnelles moins comme une collègue que comme un élément du divertissement. Le langage s’est raffiné, mais le rôle demeure familier : être suffisamment accomplie pour mériter une place dans la salle, suffisamment séduisante pour l’agrémenter et suffisamment discrète pour ne pas en modifier l’équilibre du pouvoir.
Ce qui a changé, c’est la manière dont cet arrangement est présenté aux jeunes femmes. Des attentes autrefois imposées ouvertement sont aujourd’hui fréquemment reconditionnées sous les apparences du choix personnel, de l’assurance ou de l’émancipation, de sorte que la conformité semble procéder d’une décision autonome même lorsque les récompenses et les sanctions demeurent parfaitement reconnaissables. Une femme est libre de mettre son apparence en valeur, mais cette liberté s’exerce au sein d’une culture qui continue de la récompenser lorsqu’elle se montre désirable, agréable et peu exigeante, tout en lui réservant des conséquences différentes lorsqu’elle revendique son autorité sans chercher à la rendre séduisante ou rassurante. Le choix compte, mais présenter chaque choix comme une forme de libération nous empêche d’examiner ce qui l’a façonné, à qui il profite et si les femmes sont véritablement devenues plus libres — ou si elles ont simplement appris à participer avec davantage d’enthousiasme à leur propre évaluation.
Une identité solidement ancrée laisse place à la dignité, à la compétence et à la liberté des autres. La capacité d’une femme n’a pas à être ressentie comme une accusation, son indépendance comme un rejet ni l’égalité comme un transfert de statut d’une personne à une autre. L’égalité élargit les possibilités offertes à chacun en assouplissant les rôles de genre qui ont organisé les relations humaines autour de la domination et de la soumission : aux femmes, le travail d’adaptation et de soins; aux hommes, une valeur mesurée à leur capacité de gagner leur vie, à leur retenue émotionnelle et à leur autorité. Ces attentes ont entraîné des conséquences différentes, les femmes ayant subi les contraintes juridiques, économiques et physiques les plus importantes, mais ni les unes ni les autres n’en sont sortis indemnes. Construire quelque chose de meilleur nous demande à tous d’examiner ce dont nous avons hérité, de reconnaître les rôles que nous continuons peut-être à jouer et de créer des relations dans lesquelles la force de l’un n’exige pas que l’autre se fasse plus petit.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le travail de Steinem conserve sa pertinence bien au-delà des campagnes politiques auxquelles on l’associe le plus spontanément. Elle a remis en question non seulement la répartition des droits officiels, mais aussi les convictions intimes par lesquelles l’inégalité se reproduit. La loi peut interdire la discrimination sans empêcher que les femmes soient sous-estimées. Un milieu de travail peut adopter des politiques en matière d’égalité tout en continuant de favoriser la personne la moins accaparée par les responsabilités familiales. Un foyer peut se définir comme moderne alors qu’un seul des partenaires demeure chargé de remarquer et d’anticiper tout ce qui est nécessaire à son bon fonctionnement. Un système de santé peut reconnaître officiellement le droit d’une femme de recevoir des soins tout en remettant constamment en question l’exactitude de ce qu’elle rapporte au sujet de son propre corps. Les progrès institutionnels revêtent une importance fondamentale, mais la culture se perpétue dans des habitudes, des attentes et des réflexes que la législation ne peut à elle seule transformer.
Ces réflexes s’inscrivent jusque dans le corps. Le lien entre les conditions sociales et la santé n’est pas une métaphore, et il ne nous oblige pas à prétendre que toute maladie trouve son origine dans l’inégalité. Un système nerveux constamment mobilisé pour anticiper une menace n’en subit pas moins les effets parce que celle-ci a été normalisée par la société. Une charge persistante de responsabilités ne cesse pas d’être exigeante sur le plan physiologique sous prétexte que le travail qu’elle suppose n’est pas rémunéré ou qu’il est accompli par amour. La dépendance financière, l’insécurité du logement, le harcèlement, la surcharge liée aux responsabilités de soins et l’expérience répétée de ne pas être crue peuvent influencer le sommeil, le stress, l’accès à la nourriture, les possibilités de bouger, l’exposition à la violence et la capacité d’obtenir des soins. La santé des femmes ne peut être pleinement comprise en examinant leur biologie tout en traitant les vies dans lesquelles celle-ci s’exprime comme un simple décor.
Les conditions générales dans lesquelles une femme vit façonnent inévitablement ce qu’elle est en mesure de faire pour protéger sa santé. Un sommeil suffisant, une alimentation nourrissante, le mouvement, l’établissement de limites et la régulation du système nerveux ont une réelle valeur, mais chacun exige une certaine combinaison de temps, d’argent, de sécurité et de maîtrise sur la vie quotidienne. Une femme qui assume l’essentiel des responsabilités de soins ainsi que du travail domestique et émotionnel de son foyer ne peut récupérer simplement parce qu’on lui fournit de meilleures consignes pour prendre soin d’elle-même. Aucune méthode de régulation ne peut à elle seule la soustraire à l’insécurité financière, à la discrimination au travail ou à un milieu de vie dangereux. Les pratiques personnelles peuvent renforcer sa capacité à faire face aux circonstances, mais la préservation durable de sa santé dépend aussi d’une réduction des exigences qui dépassent constamment cette capacité. Autrement, prendre soin de soi devient une responsabilité supplémentaire ajoutée à une charge déjà déraisonnable.
La prise en charge de sa propre santé devrait offrir mieux que cela. Elle devrait accroître la capacité d’une personne à comprendre son corps, à prendre des décisions éclairées et à agir en fonction de ce qu’elle apprend, tout en reconnaissant avec lucidité les réalités qu’aucune routine personnelle ne peut corriger. Elle ne devrait jamais devenir un discours soigneusement façonné pour abandonner les personnes à des conditions qu’elles n’ont pas créées. Le pouvoir d’agir individuel et la responsabilité collective ne sont pas des idées concurrentes. Nous avons besoin des deux, car les connaissances sont surtout utiles lorsque les personnes disposent de la liberté et des ressources nécessaires pour agir en conséquence, tandis que le changement social ne prend véritablement sens que lorsqu’il élargit concrètement le champ des possibles dans la vie des individus. Le féminisme de Steinem reliait ces différents niveaux de l’expérience. Il commençait par la reconnaissance, par les femmes, de leur propre autorité sur leur vie, puis s’étendait aux institutions qui les avaient privées des moyens de l’exercer.
Les libertés issues de ce travail peuvent facilement dissimuler les conditions qui l’ont rendu nécessaire. Une jeune femme qui entre à l’université, choisit une profession, dispose de son propre revenu ou considère le mariage et la maternité comme des possibilités plutôt que comme des obligations rencontrera peut-être des obstacles, mais il est peu probable qu’elle vive ces choix comme des permissions récemment arrachées à une culture récalcitrante. Elle ne devrait d’ailleurs pas avoir à éprouver une gratitude perpétuelle envers les générations précédentes. Le progrès social a pour fonction de rendre la liberté ordinaire, non d’imposer à chaque personne qui en bénéficie un rituel quotidien de commémoration. Il existe toutefois une différence entre vivre librement et présumer que la liberté se maintient d’elle-même. Lorsque l’histoire s’efface, les droits commencent à ressembler moins à des réalisations collectives qu’à des caractéristiques naturelles de la vie moderne. Ce qui paraît aller de soi semble ne plus avoir besoin d’être défendu, et ce qui ne l’est pas peut être progressivement affaibli, tandis que les personnes qui en dépendent demeurent convaincues que le monde d’autrefois est trop lointain pour pouvoir revenir.
Cette confiance n’a jamais été justifiée. Le progrès ne suit pas une trajectoire linéaire, et la victoire d’une génération n’oblige pas la suivante à la respecter. Les droits se maintiennent grâce aux lois, mais aussi grâce à des institutions disposées à les faire appliquer, à des citoyens capables d’en reconnaître l’érosion et à des cultures qui continuent de comprendre leur importance. L’autonomie corporelle peut être restreinte progressivement. L’indépendance économique peut être compromise par le coût des responsabilités de soins, la précarité d’emploi et des politiques conçues en fonction de modèles familiaux qui ne correspondent plus à la vie réelle des personnes. Les femmes peuvent être accueillies dans des postes d’autorité tout en étant soumises à des formes d’hostilité destinées à leur rendre ces fonctions insupportables. Le langage peut évoluer tandis que le pouvoir fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation. Même l’égalité peut être vidée de son sens lorsqu’elle est traitée comme une conviction que chacun affirme partager plutôt que comme une exigence à laquelle les décisions et les comportements doivent être mesurés.
Se souvenir de Steinem devrait donc signifier davantage qu’admirer sa persévérance ou reprendre les passages les plus connus de ses discours. Cela devrait renouveler notre capacité à reconnaître la nature du travail qu’elle accomplissait. Elle ne demandait pas aux femmes de devenir invulnérables et ne leur promettait pas que la confiance en soi suffirait à vaincre des institutions conçues pour les exclure. Elle les a aidées à comprendre que le respect de soi pouvait devenir le fondement d’une solidarité et que le pouvoir de diriger sa propre vie exigeait des conditions publiques capables de le protéger. Elle comprenait également qu’aucun mouvement digne de ce nom ne pouvait dépendre d’une seule figure de proue. La mémoire collective préfère souvent un visage reconnaissable, puisqu’il est plus facile de commémorer une personne qu’une coalition, mais l’influence de Steinem s’est exercée en grande partie par sa capacité à créer des liens : en réunissant les gens, en donnant davantage de portée au travail déjà entrepris et en utilisant sa visibilité pour ouvrir un espace aux voix que le public avait appris à ne pas entendre.
C’est peut-être là l’héritage qui mérite le plus d’être préservé. Nous ne rendons pas hommage aux femmes qui ont changé le monde en les transformant en figures exceptionnelles dont le courage les séparerait des gens ordinaires. Nous leur rendons hommage en comprenant que l’histoire a progressé parce que des personnes ordinaires ont reconnu leur expérience dans celle des autres, ont comparé ce qu’on leur avait demandé d’endurer dans la sphère privée et ont décidé que cet ordre n’était ni naturel ni acceptable. Certaines ont écrit, d’autres ont organisé, manifesté, contesté des lois discriminatoires ou modifié l’équilibre du pouvoir au sein d’un seul foyer. Certains hommes ont écouté, reconsidéré ce dont ils avaient hérité et choisi de devenir de véritables partenaires de ce travail. Aucun n’a agi en possédant une compréhension parfaite de tous les enjeux, et personne ne pouvait savoir précisément ce que les générations suivantes feraient du terrain ainsi gagné.
Ce que nous en ferons relève désormais de notre responsabilité. Pour les femmes, cela ne saurait signifier devoir prouver indéfiniment qu’elles méritent des droits qui leur appartiennent déjà ni accepter une nouvelle obligation d’exceller dans chacune des libertés rendues possibles par les générations précédentes. Le pouvoir d’agir comprend le droit à l’ambition, mais aussi celui de mener une vie ordinaire dont elles déterminent elles-mêmes l’orientation. Pour les hommes, il suppose de comprendre que l’égalité n’est ni une accusation ni une faveur qu’on leur demande d’accorder. Elle exige qu’ils renoncent à présumer que leur confort, leur jugement ou leur approbation doivent fixer les limites de la vie d’une femme. Pour les institutions, elle commande de résister à la facilité qui consiste à célébrer la résilience des femmes tout en laissant intactes les conditions qui l’exigent continuellement.
Pour ceux d’entre nous qui se préoccupent de santé, cela signifie refuser de dissocier le corps de la liberté de la personne qui l’habite. Nous pouvons enseigner la nutrition, le mouvement, la récupération et une plus grande attention au corps sans prétendre que chacun dispose au départ du même degré de sécurité, de temps, de ressources financières ou de pouvoir décisionnel. Nous pouvons encourager les personnes à jouer un rôle actif dans leur santé tout en reconnaissant qu’elles ne peuvent corriger toutes les défaillances des systèmes qui les entourent. Nous pouvons les aider à mieux prendre soin d’elles-mêmes tout en remettant en question les conditions qui rendent la santé, la sécurité et la stabilité si difficiles à préserver. La prise en charge de sa propre santé commence par la connaissance, mais la connaissance seule ne constitue pas un véritable pouvoir d’agir. Celui-ci existe lorsqu’une personne est reconnue comme l’autrice légitime de sa propre vie et qu’elle possède une capacité réelle d’agir en fonction de ce qu’elle sait.
Gloria Steinem ne pouvait mener ce travail à son terme, car l’égalité n’est jamais assurée par une seule personne, un seul mouvement ou une seule génération. Son héritage n’est pas un monde achevé qui nous aurait été transmis ni un récit rassurant selon lequel les femmes auraient autrefois été privées d’égalité jusqu’à ce qu’une poignée de figures héroïques la leur obtienne. Elle a contribué à nous donner un langage pour reconnaître le pouvoir, des institutions permettant de le remettre en question et une compréhension plus vaste de ce que la vie des femmes pouvait contenir, tout en démontrant que des arrangements présentés comme permanents peuvent être transformés lorsque suffisamment de personnes cessent de croire inévitable ce qui leur est simplement familier. Sa mort met un terme à une vie extraordinaire, mais elle laisse aux femmes et aux hommes une même décision à prendre : l’égalité demeurera-t-elle un principe que nous admirons ou deviendra-t-elle visible dans notre façon de vivre, de travailler, d’écouter, de partager l’autorité et de reconnaître à chaque personne le droit de définir et de diriger sa propre vie?
Nous n’avons jamais hérité de la certitude que le travail était achevé, mais de la connaissance que des arrangements autrefois présentés comme naturels et permanents pouvaient être contestés, repensés et finalement remplacés. La génération de Steinem a fait davantage que conquérir certaines libertés; elle a élargi ce que les femmes et les hommes pouvaient imaginer en matière d’autorité, de travail, de famille, de santé et de droit à disposer de sa propre existence. Oublier Gloria Steinem signifierait donc bien plus que laisser le nom d’une femme célèbre s’effacer de la mémoire collective. Ce serait oublier qu’une grande partie de ce qui nous paraît aujourd’hui ordinaire a d’abord dû être conçue en opposition au monde tel qu’il existait, formulée avant d’être largement acceptée et défendue bien avant de devenir familière. Son héritage nous demande de reconnaître la vie que ce travail a rendue possible, de constater où ses promesses demeurent inaccomplies et de résister à l’idée rassurante que le progrès saura se préserver de lui-même. Chaque génération hérite à la fois du terrain conquis par celles qui l’ont précédée et de la responsabilité inachevée de décider ce qui doit suivre. La nôtre ne fait pas exception.





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