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Le poids de ce qui reste en suspens

Il y a des périodes dans la vie où rien ne semble aller suffisamment mal pour expliquer pourquoi, tout à coup, tout paraît devenir trop lourd. Il n’y a eu ni catastrophe ni événement particulier autour desquels nous pourrions organiser notre détresse de manière précise, et peut-être même pas de journée particulièrement difficile. Il y a plutôt eu une succession d’exigences tout à fait ordinaires : un travail à terminer, un rendez-vous qui plane sur la semaine, un message resté sans réponse, une interaction irritante qui continue de nous revenir à l’esprit bien après qu’elle a pris fin, une décision qui ne peut pas encore être prise, un problème dont la résolution dépend de quelqu’un d’autre, des responsabilités à la maison, des projets qui réclament notre attention et, en toile de fond, la conscience persistante de tout ce qui attend encore son tour. Nous continuons à fonctionner parce que, prises individuellement, la plupart de ces choses sont parfaitement gérables. Nous répondons aux courriels, assistons aux réunions, prenons les décisions que nous pouvons prendre et reportons celles qui doivent attendre. De l’extérieur, et souvent à nos propres yeux, nous semblons remarquablement bien composer avec tout cela. Puis survient quelque chose de presque dérisoire : un ordinateur refuse de collaborer, quelqu’un pose la question de trop, le chien tire brusquement sur sa laisse, un rendez-vous est mal géré ou un inconnu se montre inutilement désagréable, et notre réaction semble alors complètement disproportionnée par rapport à l’incident qui l’a déclenchée.


Je connais particulièrement bien cette expérience parce que, pendant des années, j’ai cherché à repérer le moment précis qui la précédait. Il devait bien y avoir un avertissement quelque part, un point suffisamment reconnaissable où le stress ordinaire basculait dans la surcharge, qui me laisserait assez de temps pour intervenir avant que ma patience ne s’épuise et que mon système nerveux semble déclarer qu’il en avait déjà suffisamment encaissé. Pourtant, ce signal demeurait désespérément difficile à saisir. Je pouvais traverser des circonstances véritablement difficiles avec beaucoup de calme, rester productive pendant des journées remplies de responsabilités concurrentes et gérer des situations que j’avais anticipées avec une certaine appréhension, pour découvrir plus tard qu’un événement objectivement mineur me semblait presque intolérable. Examiner le dernier incident n’expliquait jamais grand-chose ; au contraire, cela donnait plutôt l’impression que ma réaction était déraisonnable. Ce que je n’avais pas suffisamment pris en considération, c’était tout ce qui s’était produit entre les événements que je considérais comme stressants : est-ce que mon attention avait réellement eu l’occasion de décrocher, est-ce qu’une exigence avait véritablement pris fin avant que la suivante ne commence, et est-ce que ma capacité à continuer était devenue, presque à mon insu, la preuve que je récupérais aussi ?


La physiologie offre plus de clarté pour comprendre cette apparente contradiction, puisque le système nerveux ne vit pas le jeudi après-midi indépendamment du jeudi matin, et encore moins des journées qui l’ont précédé. Le système qui doit composer avec un appel téléphonique irritant à quatre heures peut déjà avoir passé la semaine à anticiper la réunion du vendredi, à dormir un peu moins profondément, à porter un problème resté en suspens, à contenir sa frustration au cours d’une conversation désagréable et à ramener constamment son attention vers des tâches qui exigent encore une intervention. Ce qui semble être une réaction excessive à un incident mineur peut donc se produire dans un organisme qui s’est déjà adapté avec succès à de nombreuses reprises. La dernière contrariété n’est simplement que l’événement que nous pouvons voir ; les conditions physiologiques dans lesquelles elle survient, elles, peuvent s’être installées depuis bien plus longtemps. Les autorités canadiennes en matière de santé reconnaissent d’ailleurs que le stress ne découle pas nécessairement d’un seul événement indésirable majeur : les pressions persistantes et l’accumulation des exigences de la vie quotidienne peuvent également avoir des répercussions sur le fonctionnement psychologique et physique (Centre de toxicomanie et de santé mentale [CAMH], s. d. ; ministère de la Défense nationale, 2023).


Une partie de la difficulté tient à la façon dont nous évaluons le stress en fonction de l’importance que nous accordons aux événements qui le provoquent. Un deuil, une maladie grave, l’insécurité financière, la rupture d’une relation ou une crise professionnelle sont facilement reconnus comme des sources de stress, puisque l’origine de la détresse est visible et que son ampleur semble proportionnelle à notre réaction. Une accumulation de tâches inachevées, de conversations anticipées, de conflits mineurs, de décisions en attente d’information et de responsabilités qui se disputent notre attention semble moins digne de la même considération. Nous pouvons même nous convaincre que rien de particulièrement stressant ne se passe dans notre vie parce qu’aucun problème, pris isolément, ne paraît suffisamment grave pour expliquer à quel point nous nous sentons épuisés. La physiologie, elle, ne fait pas cette distinction. La réponse au stress est fondamentalement adaptative : elle mobilise les ressources de l’organisme lorsque les circonstances sont perçues comme exigeantes, menaçantes, imprévisibles ou lorsqu’elles semblent dépasser les ressources dont nous disposons immédiatement pour y faire face. L’attention s’aiguise, l’énergie devient plus facilement disponible et les priorités physiologiques se réorganisent en fonction des besoins du moment. La question la plus intéressante est alors de savoir ce qui se produit lorsque cette capacité d’adaptation est sollicitée avec une telle fréquence que nous finissons par confondre notre aptitude à continuer avec la preuve que nos ressources sont inépuisables.


Cette accumulation devient plus difficile à reconnaître parce qu’une grande partie de ce qui l’alimente ne se manifeste par aucune activité visible. L’être humain peut réagir non seulement à ce qui se passe dans l’instant présent, mais aussi à ce qui s’est produit hier, à ce qui pourrait arriver la semaine prochaine et à tout ce qui demeure en suspens entre les deux. Nous pouvons être confortablement installés à la maison tout en préparant mentalement une conversation prévue dans trois jours, en reconstruisant celle qui a eu lieu la veille, en nous demandant pourquoi quelqu’un n’a pas répondu à un message ou en tentant une fois de plus de résoudre un problème pour lequel aucune nouvelle information n’est encore disponible. Le concept informel de boucle ouverte (open loop) décrit particulièrement bien ce phénomène. Quelque chose est entré dans notre champ de responsabilité ou de préoccupation sans parvenir à son terme : une tâche, une décision, une question, un conflit ou une incertitude qui nécessite encore une action, de l’information, une résolution ou simplement du temps. Cette préoccupation peut momentanément disparaître de notre attention consciente sans pour autant avoir été véritablement mise de côté. L’esprit demeure parfaitement capable de la faire ressurgir, parfois à un moment utile et parfois à trois heures du matin, alors que son retour soudain ne présente absolument aucune utilité pratique.


Les boucles ouvertes ne sont pas problématiques en soi. Elles font partie des mécanismes qui nous permettent de nous souvenir de nos obligations, de nous préparer à des événements à venir et de mener des projets complexes sur une longue période ; une vie riche de sens pourrait d’ailleurs difficilement fonctionner sans elles. La difficulté apparaît lorsqu’elles s’accumulent plus rapidement qu’elles ne peuvent être résolues, particulièrement lorsque plusieurs d’entre elles dépendent de circonstances sur lesquelles notre influence est limitée. La vie moderne est remarquablement efficace pour multiplier les commencements, mais beaucoup moins pour nous offrir de véritables conclusions. Les messages arrivent avant que nous ayons répondu aux précédents, l’information soulève de nouvelles questions, le travail nous suit jusque chez nous par l’intermédiaire de nos appareils, les démarches administratives restent en suspens pendant que nous attendons l’intervention de quelqu’un d’autre, et l’incertitude incite l’esprit à revenir sans cesse sur des situations qu’il ne peut pas modifier dans l’immédiat. Même les expériences positives peuvent contribuer à cette charge cognitive, puisque l’anticipation et la préparation mobilisent elles aussi notre attention. Je reconnais facilement cette dynamique dans mes propres journées : écrire un article tout en gardant mentalement le fil de mes travaux scolaires, réfléchir à une réunion à venir pendant une promenade, me rappeler en préparant le souper quelque chose dont je dois encore m’occuper, puis m’asseoir en soirée en donnant toutes les apparences d’avoir arrêté alors que plusieurs questions inachevées continuent de circuler discrètement en arrière-plan. Aucune d’entre elles n’est nécessairement accablante à elle seule. Leur importance cumulative tient en partie au fait qu’elles laissent si rarement notre attention entièrement libre.


Cela permet de mieux comprendre une forme d’épuisement qui peut sembler difficile à expliquer lorsque l’effort physique a été relativement faible. Le maintien prolongé de l’attention, le passage répété d’une tâche à une autre, la prise de décisions, la maîtrise des réactions émotionnelles et la nécessité de garder accessibles des intentions qui n’ont pas encore abouti mobilisent tous des ressources cognitives, si bien que l’esprit peut donner l’impression d’être saturé bien avant que le corps ne ressente une fatigue au sens plus conventionnel du terme. Le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) compte notamment les difficultés de concentration, les problèmes de mémoire, les inquiétudes persistantes, la difficulté à prendre des décisions, l’irritabilité, les tensions musculaires, les troubles du sommeil et la fatigue parmi les manifestations associées à un stress prolongé (CAMH, s. d.). Ces manifestations sont souvent abordées comme des symptômes distincts, mais considérées ensemble, elles révèlent quelque chose de plus fondamental : les exigences psychologiques ne restent pas confinées à la pensée. Le cerveau ne se situe pas à l’extérieur du corps, mais plutôt à l’intérieur de celui-ci. Toutes nos perceptions, prévisions, mémorisations et tentatives de maîtrise se déroulent dans le même système nerveux qui régule les fonctions cardiovasculaires, digestives, métaboliques, hormonales et immunitaires.


La question la plus révélatrice concerne donc peut-être moins la quantité de stress présente dans notre vie que la fréquence à laquelle l’organisme reçoit des signaux suffisamment clairs lui indiquant qu’une exigence a pris fin. Entre un problème et le suivant, les systèmes physiologiques mobilisés pour permettre l’adaptation disposent normalement d’occasions de se réajuster. Lorsque ces intervalles deviennent trop courts, trop rares ou trop occupés sur le plan cognitif pour permettre une récupération véritable, des facteurs de stress distincts peuvent acquérir, par leur accumulation, une importance qu’aucun d’entre eux ne possède nécessairement à lui seul. Cela ne suppose pas que l’organisme demeure continuellement en état d’alerte ni que chaque pensée non résolue déclenche une réaction biologique importante. Il s’agit simplement de reconnaître que l’adaptation comporte aussi une dimension temporelle. Un système appelé à se mobiliser de façon répétée tout en ayant peu d’occasions de relâcher cette mobilisation fonctionne dans des conditions bien différentes de celles d’un système confronté aux mêmes exigences, mais disposant entre elles d’un temps de récupération suffisant.


Pour comprendre pourquoi cela importe au-delà de la simple sensation subjective d’être dépassé, il est utile de cesser de considérer le stress principalement comme une émotion et de l’envisager plutôt comme un processus d’adaptation qui mobilise l’ensemble de l’organisme. L’expérience peut commencer par une perception — une interaction difficile, une échéance qui approche, l’incertitude quant à l’issue d’une situation ou l’impression qu’un trop grand nombre de choses réclament notre attention en même temps — mais la réponse fait rapidement intervenir différents systèmes physiologiques. Lorsque le cerveau détermine que les circonstances exigent une vigilance accrue ou une action, la branche sympathique du système nerveux autonome augmente l’état de préparation, des catécholamines, comme l’adrénaline et la noradrénaline, contribuent à mobiliser l’énergie et les ressources cardiovasculaires, tandis que l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS) ajoute un autre niveau de régulation par l’intermédiaire du cortisol. La fréquence cardiaque et la pression artérielle peuvent se modifier, le glucose devient plus facilement disponible, l’attention se dirige vers ce qui paraît le plus pertinent, les priorités digestives peuvent temporairement changer, le tonus musculaire peut augmenter et l’activité immunitaire est modulée en fonction des exigences du moment. Ces réponses n’ont rien de pathologique ; elles témoignent au contraire de la remarquable capacité de l’organisme à réorganiser ses priorités internes afin de s’adapter à un environnement en constante évolution.


Cette distinction est importante, car le stress psychologique est parfois présenté comme s’il demeurait quelque chose d’abstrait jusqu’à ce qu’il devienne suffisamment intense pour entraîner des conséquences physiques. Or, il n’existe pas un tel passage de l’un à l’autre. L’expérience psychologique est physiologique dès le départ, puisque la perception elle-même est un processus biologique. Les systèmes nerveux, endocrinien, cardiovasculaire, digestif, métabolique et immunitaire ne fonctionnent pas comme des services indépendants recevant chacun des directives sans rapport entre elles ; ils échangent continuellement de l’information. L’activité du système nerveux autonome influence les fonctions cardiovasculaire et digestive, les signaux endocriniens agissent sur le métabolisme et l’activité immunitaire, les médiateurs inflammatoires communiquent avec le cerveau, le sommeil influence la régulation hormonale et les fonctions cognitives, tandis que les signaux provenant du système digestif remontent à leur tour par des voies nerveuses, endocriniennes et immunitaires. Lorsque le stress devient persistant, ce qui change n’est donc pas la participation du corps à l’expérience, mais plutôt la fréquence, la durée et le contexte dans lesquels ces différents systèmes sont appelés à s’adapter.


Le cortisol illustre bien pourquoi cette distinction est importante. Peu d’hormones ont été simplifiées avec autant d’enthousiasme par l’industrie contemporaine du mieux-être, où un taux élevé de cortisol est régulièrement invoqué pour expliquer la prise de poids abdominale, les troubles du sommeil, la fatigue, l’anxiété, l’inflammation et le vieillissement prématuré, avant que n’apparaisse inévitablement un produit ou un protocole destiné à le faire diminuer. Pourtant, le cortisol est indispensable au fonctionnement normal de l’organisme. Il participe à la régulation de la disponibilité énergétique, de l’activité cardiovasculaire et des réponses immunitaires, ainsi qu’à l’adaptation aux exigences changeantes, tout en suivant un rythme circadien qui fluctue naturellement au cours de la journée. Face à une situation exigeante de courte durée, une augmentation du cortisol n’indique pas que le système de réponse au stress fonctionne mal ; elle fait partie des mécanismes qui lui permettent justement de remplir son rôle. Une réponse physiologique saine au stress ne peut donc se définir par l’absence de cortisol, d’activité sympathique ou d’activation physiologique. Elle repose plutôt sur la flexibilité : la capacité de mobiliser les ressources appropriées lorsque les circonstances l’exigent, puis de réorganiser à nouveau les priorités de l’organisme lorsque cette mobilisation n’est plus nécessaire.


Cette flexibilité est au cœur de l’allostasie, le processus par lequel l’organisme maintient sa stabilité physiologique en s’adaptant au changement plutôt qu’en demeurant dans un état de constance rigide. La fréquence cardiaque augmente lorsque nous faisons de l’exercice, puis diminue par la suite ; la disponibilité du glucose varie selon les besoins métaboliques ; l’activité hormonale s’ajuste aux rythmes circadiens et aux exigences de l’environnement. Ces ajustements sont des manifestations d’un fonctionnement sain, puisqu’ils permettent à l’organisme de demeurer fonctionnel dans des conditions changeantes. Toutefois, lorsque les systèmes responsables de l’adaptation sont sollicités de façon répétée ou demeurent mobilisés pendant de longues périodes, la charge physiologique cumulative peut augmenter. Les chercheurs désignent ce phénomène par le terme charge allostatique, un concept qui permet d’appréhender les effets cumulatifs du stress à travers plusieurs systèmes physiologiques plutôt que de les réduire à une seule hormone ou à un seul symptôme. Les chercheurs canadiens Robert-Paul Juster et Sonia Lupien, en collaboration avec Bruce McEwen, ont notamment décrit la charge allostatique à partir de biomarqueurs neuroendocriniens, immunitaires, métaboliques et cardiovasculaires, tandis que des chercheurs de Statistique Canada ont plus récemment élaboré une méthode harmonisée permettant de l’évaluer à travers différents cycles de l’Enquête canadienne sur les mesures de la santé (Juster et al., 2010 ; Thomson et al., 2024).


Cela nous offre une autre façon d’interpréter la réaction apparemment disproportionnée dont il était question au début. Une personne peut traverser avec compétence une matinée exigeante, contenir sa frustration au cours d’une conversation gênante, composer avec un après-midi ponctué d’interruptions et conserver son calme en apparence jusqu’au souper. Chaque adaptation réussie renforce l’impression qu’il reste suffisamment de ressources, puisque rien n’a manifestement cédé. Ce qui est moins évident, c’est que le contexte physiologique et cognitif continue de se modifier pendant tout ce temps. En soirée, la capacité disponible pour répondre à une exigence supplémentaire peut être bien différente de celle dont nous disposions au déjeuner. L’exigence elle-même n’est pas devenue plus menaçante et la personne n’est pas soudainement devenue moins capable d’y faire face ; elle survient simplement après que l’organisme a déjà été beaucoup plus sollicité.


C’est ce contexte qui m’échappait lorsque je cherchais sans cesse à reconnaître mon propre signal d’alarme. Je tentais de repérer la surcharge comme s’il s’agissait d’un événement précis, alors qu’il est peut-être plus utile de la comprendre comme une réduction progressive de notre marge d’adaptation. Rien ne vient nécessairement annoncer de façon spectaculaire que cette marge s’est amenuisée, surtout lorsque nous sommes devenus particulièrement habiles à fonctionner sous pression. Les indices peuvent plutôt être dispersés tout au long de la journée : la transition qui n’a jamais vraiment eu lieu, l’irritation transportée jusque dans la tâche suivante, la promenade pendant laquelle l’esprit n’a jamais cessé de travailler, la soirée passée à laisser le corps se reposer tout en répétant mentalement ce qui nous attend le lendemain. Pris isolément, ces moments semblent sans grande importance. Considérés comme autant d’espaces où une certaine récupération aurait autrement pu se produire, ils deviennent beaucoup plus révélateurs. La question n’est alors plus simplement de savoir tout ce que nous avons réussi à gérer, mais à quelle fréquence les systèmes qui nous permettent de le faire ont réellement eu l’occasion de cesser d’être sollicités.


Dans cette perspective, la récupération mérite une définition plus précise que celle que nous lui donnons habituellement. Nous avons tendance à organiser le stress et la récupération en fonction de l’heure : les exigences appartiennent aux heures de travail, tandis que la récupération commencerait supposément au moment où nous refermons l’ordinateur, où le souper est servi ou lorsque nous nous installons enfin pour la soirée. La physiologie, cependant, a peu de raisons de respecter un horaire aussi commode. L’activité extérieure peut cesser alors que notre attention demeure mobilisée par l’anticipation, un conflit non résolu ou la recherche d’une solution à un problème, ce qui signifie que le repos en tant que comportement et la récupération en tant que processus physiologique ne peuvent être considérés comme synonymes. Il m’arrive de me surprendre à promener les chiens tout en poursuivant mentalement une conversation qui n’a pas encore eu lieu, à monter sur le tapis roulant en réorganisant un problème dans ma tête, ou à rester tranquillement assise en soirée tout en continuant de réfléchir à une situation pour laquelle aucune nouvelle information n’est tout simplement disponible. Ces activités peuvent malgré tout être agréables et bénéfiques, mais elles m’ont appris que les apparences du repos nous renseignent étonnamment peu sur la capacité de notre attention à cesser d’être continuellement sollicitée par tout ce qui nous entoure.


This is where open loops acquire more than metaphorical significance. Research into perseverative cognition examines the way worry, rumination and anticipation can extend the mental representation of stressors beyond their immediate presence. A difficult event does not need to remain physically in front of us if we continue recreating it internally, just as an event scheduled for tomorrow can occupy part of today through repeated anticipation. Research has associated perseverative cognition with delayed physiological recovery after cognitive stress, supporting the broader idea that continued mental engagement can extend the temporal reach of a stressor (Verkuil et al., 2009). This should not be exaggerated into the claim that every recurring thought keeps the body trapped in a full stress response; physiology is far more nuanced. What it does suggest is that the boundary between an external demand and our continued participation in it is not always as clean as the calendar would imply.


Réfléchir à ce qui demeure en suspens est souvent utile. L’anticipation nous permet de nous préparer, la réflexion nous permet d’apprendre, et le fait de garder en mémoire nos responsabilités inachevées évite que des obligations importantes disparaissent simplement parce que notre attention s’est portée ailleurs. Le problème commence lorsque la réflexion ne mène plus à une meilleure préparation, à de nouvelles informations ou à une action possible, mais se poursuit parce que l’incertitude elle-même nous donne l’impression que quelque chose reste à résoudre. Attendre des résultats médicaux, anticiper une réunion importante, se demander comment une autre personne réagira ou composer avec un problème administratif dont le dénouement dépend entièrement de l’intervention de quelqu’un d’autre ont tous cette même caractéristique exaspérante : il se peut qu’il n’y ait absolument rien de plus à faire dans l’immédiat. Je sais à quel point mon propre esprit peut facilement interpréter cette impossibilité d’agir comme une invitation à poursuivre l’analyse, comme si le simple fait d’y réfléchir suffisamment longtemps pouvait finir par produire une information qui n’existe pas encore. Il en résulte une étrange forme de travail qui n’aboutit à rien : le problème demeure exactement au même point, tandis que notre attention, elle, ne cesse d’y revenir.


Cette distinction devient particulièrement pertinente lorsque nous nous intéressons à l’inflammation, car les liens entre le stress psychologique et la fonction immunitaire sont beaucoup plus complexes que ne le laisse entendre l’affirmation courante selon laquelle le stress « cause de l’inflammation ». L’inflammation n’est pas en soi un dysfonctionnement, mais une composante essentielle de la défense immunitaire, de la réparation des tissus et de la réponse de l’organisme aux blessures et aux infections. Son efficacité repose sur sa régulation : la capacité de déclencher une réponse appropriée, d’en moduler l’intensité et, éventuellement, d’y mettre fin. Les systèmes nerveux, endocrinien et immunitaire participent à cette régulation par des échanges constants. Les signaux du système nerveux autonome peuvent influencer l’activité des cellules immunitaires, les glucocorticoïdes contribuent à réguler les réponses inflammatoires, tandis que les médiateurs de l’inflammation transmettent à leur tour des signaux au cerveau. Lorsque le stress psychologique se prolonge ou se renouvelle de façon répétée, les changements qui surviennent dans cet environnement régulateur peuvent modifier la signalisation immunitaire, à laquelle peuvent s’ajouter les effets des perturbations du sommeil, du fonctionnement métabolique et des habitudes de vie qui accompagnent parfois ces périodes. La recherche a notamment mis en évidence une modification de la sensibilité aux glucocorticoïdes comme l’un des mécanismes par lesquels le stress chronique pourrait perturber la régulation normale de l’inflammation (Cohen et coll., 2012).


Une grande partie de ces nuances se perd dans l’univers contemporain du mieux-être, où l’inflammation est devenue une autre explication passe-partout, invoquée si largement que le terme risque de perdre une bonne part de sa signification biologique. L’inflammation chronique intervient dans de nombreux processus pathologiques, mais elle peut résulter d’une infection, d’une blessure, d’une dérégulation immunitaire, d’un dysfonctionnement métabolique, d’expositions environnementales et de nombreux autres mécanismes, qui interagissent souvent avec les prédispositions génétiques et l’histoire propre à chaque personne. Le stress psychologique a sa place dans ce tableau parce que les systèmes nerveux, endocrinien et immunitaire communiquent entre eux ; l’existence de ces interactions n’en fait toutefois pas une explication universelle. Santé Canada reconnaît qu’un stress intense ou persistant peut entraîner des changements biochimiques dans l’organisme, notamment au niveau de la fonction immunitaire, mais reconnaître cette relation est très différent de laisser entendre qu’une maladie chronique se développe parce qu’une personne n’a pas réussi à demeurer suffisamment calme (Santé Canada, 2008). Une approche globale de la santé devrait nous permettre d’en comprendre la complexité avec davantage de justesse, et non simplement remplacer une explication réductrice par une autre.


Je trouve cette distinction particulièrement pertinente lorsque des changements physiques apparaissent pendant des périodes psychologiquement exigeantes, car mon premier réflexe a toujours été de chercher une cause tangible. Lorsque ma peau change, que ma digestion se comporte différemment ou qu’un autre symptôme physique apparaît, je commence presque automatiquement à revenir sur les jours précédents : qu’est-ce que j’ai mangé ? Ai-je utilisé quelque chose de différent ? Qu’est-ce qui a changé hier ? À quoi ai-je pu être exposée qui expliquerait cette réaction ? Ces questions demeurent tout à fait légitimes, et la présence de stress ne devrait jamais servir à écarter un symptôme qui mérite d’être correctement évalué. Ce que je suis toutefois de moins en moins disposée à présumer, c’est que l’histoire physiologique pertinente se trouve nécessairement dans les vingt-quatre heures qui ont précédé. Le corps qui arrive au jeudi après-midi n’existe pas seulement depuis le jeudi matin. Il porte avec lui le sommeil écourté du mercredi, la frustration du mardi qui n’a pas été résolue, plusieurs jours d’anticipation, l’effort cognitif nécessaire pour réorienter constamment l’attention ainsi que tous les ajustements physiologiques qui ont accompagné cette accumulation. Rien de tout cela ne permet d’affirmer que le stress psychologique est à l’origine d’un symptôme particulier. Cela permet simplement d’élargir suffisamment notre perspective pour reconnaître que l’état présent du corps s’inscrit lui aussi dans une histoire.


Cette perspective plus large modifie également ce que nous pouvons raisonnablement attendre de la récupération. Si les exigences qui demeurent en suspens font partie de la vie quotidienne, la récupération ne peut pas dépendre de leur disparition complète avant que le système nerveux puisse enfin relâcher sa mobilisation. Certaines boucles peuvent être refermées par une action concrète : répondre à un courriel, prendre une décision, fixer un rendez-vous, exprimer clairement une limite ou consigner une tâche dans un endroit fiable plutôt que de la maintenir constamment active dans la mémoire de travail. D’autres demeurent ouvertes parce que l’information dont nous avons besoin n’est pas encore disponible, que les circonstances n’ont pas encore évolué ou que la prochaine étape appartient à quelqu’un d’autre. La distinction utile ne consiste donc pas à opposer une vie remplie de boucles ouvertes à une vie qui en serait dépourvue, mais plutôt à reconnaître la différence entre une situation qui exige encore véritablement notre attention et une autre que nous continuons de réexaminer alors que rien de plus ne peut être accompli pour le moment. Il y a des moments où une heure supplémentaire de réflexion permet de mieux comprendre une situation ou de mieux s’y préparer ; à d’autres moments, elle ne fait qu’accorder une heure de plus de notre journée à un problème qui, lui, n’a pas changé.


C’est ici que l’espace entre les différentes exigences a pris, pour moi, davantage d’importance que la recherche d’une technique parfaite pour réguler le système nerveux. Je n’ai pas besoin que chaque promenade devienne un exercice thérapeutique, que chaque pratique de yoga serve à corriger ma physiologie ou que chaque moment de calme porte à son tour l’obligation d’être suffisamment réparateur. Transformer la récupération en une tâche supplémentaire à accomplir correctement ne ferait que reproduire le problème dont il est question, particulièrement dans une culture déjà portée à faire de la santé un projet permanent d’optimisation. La véritable question est plutôt de savoir si certaines expériences peuvent encore exister pour elles-mêmes, sans devenir immédiatement le prolongement d’autre chose. Une promenade peut parfois n’être qu’une promenade plutôt qu’une occasion de répéter mentalement la réunion du lendemain ; le souper peut occuper pleinement son heure au lieu de servir simultanément à planifier la suite ; une conversation désagréable peut parfois être laissée derrière soi sans être reconstruite encore et encore à la recherche de la réponse parfaite que nous aurions dû donner. L’objectif n’est pas de parvenir à faire le vide dans notre esprit, ce qui ne serait ni réaliste ni nécessaire, mais de créer suffisamment d’interruptions dans cette mobilisation cognitive continue pour que la récupération puisse, elle aussi, trouver sa place.


Cette compréhension s’inscrit naturellement dans l’approche de TRIVENA en matière de santé globale, puisque la physiologie ne s’organise pas selon les catégories distinctes dans lesquelles nous avons l’habitude de parler de santé. La nutrition joue un rôle fondamental, car chacun des systèmes dont il est question ici a besoin d’un apport adéquat en énergie et en nutriments pour assurer le fonctionnement cellulaire, la signalisation, la réparation des tissus et les processus de régulation. Le mouvement influence les capacités cardiovasculaires, métaboliques, musculosquelettiques et nerveuses, tandis que le sommeil soutient la récupération, la mémoire, la régulation endocrinienne et la fonction immunitaire. Pourtant, la personne qui prend un repas nourrissant, qui fait de l’exercice ou qui dort vit simultanément au sein de relations, de responsabilités, d’incertitudes, d’un environnement et d’expériences psychologiques qui participent eux aussi à sa réalité physiologique. Une alimentation remarquablement bien composée ne peut pas résoudre un conflit qui perdure, pas plus que le yoga ne peut compenser indéfiniment un sommeil insuffisant ou qu’un supplément ne peut créer de la récupération au sein d’une vie qui ne cesse d’en épuiser les possibilités. Ces influences ne sont pas des explications concurrentes de la santé, mais différentes composantes d’une même réalité physiologique, et c’est précisément pourquoi soutenir un seul aspect de la santé tout en négligeant les conditions dans lesquelles tous les autres doivent fonctionner finit inévitablement par produire des bénéfices de plus en plus limités.


Une approche globale de la santé exige également une certaine retenue quant à ce que nous pouvons prétendre accomplir grâce à ces différents facteurs. Comprendre les interactions entre la nutrition, le mouvement, le sommeil, le stress psychologique et la récupération devrait accroître notre capacité à participer intelligemment à notre santé, sans pour autant créer l’illusion qu’une connaissance suffisante ou une discipline irréprochable nous permettraient d’en maîtriser entièrement l’évolution. Nous ne pouvons pas choisir notre bagage génétique, prévenir toutes les infections ou les expositions environnementales, éliminer l’incertitude, contrôler le comportement d’une autre personne, ni garantir que d’excellentes habitudes de vie nous protégeront contre les maladies chroniques. La maladie n’est pas la preuve qu’une personne a échoué à bien s’alimenter, à faire suffisamment d’exercice, à penser positivement ou à réguler son système nerveux avec assez d’habileté. La biologie ne nous a jamais offert un tel marché. Une meilleure compréhension de la physiologie nous offre quelque chose de moins spectaculaire, mais de beaucoup plus utile : la capacité de mieux reconnaître les conditions qui influencent notre santé, de faire des choix réfléchis là où de véritables choix s’offrent à nous et de conserver une juste humilité devant tout ce qui échappe à notre influence.


Le petit incident par lequel cette réflexion a commencé prend une tout autre dimension lorsqu’on le replace dans ce contexte plus large. L’ordinateur qui refuse de collaborer, la question posée précisément au mauvais moment, le chien qui tire brusquement sur sa laisse ou le rendez-vous mal géré qui devient soudainement intolérable n’a plus à porter à lui seul tout le poids de la réaction qu’il a provoquée. Considérée isolément, cette réaction peut encore sembler disproportionnée ; replacée dans l’histoire de l’organisme qui la produit, elle devient beaucoup plus compréhensible. Il se peut que la dernière contrariété n’ait absolument rien créé de l’accumulation qui la précédait, mais qu’elle soit simplement survenue après que des sollicitations répétées eurent progressivement réduit la marge disponible pour en absorber une de plus. Reconnaître cette réalité ne justifie pas toutes nos réactions et ne nous dégage pas de la responsabilité de la façon dont nous nous comportons envers les autres. Cela modifie toutefois la question que nous nous posons : au lieu de nous demander pourquoi un événement aussi mineur a pu nous affecter aussi profondément, nous pouvons chercher à comprendre tout ce qui avait déjà été demandé à l’organisme au moment où cet événement est survenu.


Le poids de ce qui reste en suspens ne correspond donc pas simplement au nombre de tâches qui attendent encore sur une liste. C’est la conversation qui a pris fin dans la réalité, mais qui se poursuit intérieurement, l’issue que nous ne pouvons pas maîtriser, mais que nous continuons de tenter de prévoir, la décision pour laquelle l’information nécessaire n’est pas encore disponible, la responsabilité que nous continuons de porter alors même que nous avons déjà fait tout ce qui était utilement en notre pouvoir, et cette succession de journées où une exigence a disposé de trop peu d’espace pour s’estomper avant qu’une autre ne vienne prendre sa place. Aucune de ces expériences n’est intrinsèquement nuisible, et plusieurs sont indissociables d’une vie dans laquelle les gens, le travail et les responsabilités ont une réelle importance. Leur portée réside dans leur accumulation et dans la possibilité que tout ce qui demeure inachevé autour de nous empêche parfois les processus d’adaptation qui se poursuivent en nous de trouver, eux aussi, suffisamment d’occasions de parvenir à leur terme.


Il y aura toujours des choses qui resteront en suspens. Un travail qui mérite d’être accompli dépasse souvent le cadre d’une seule journée, les relations humaines se prêtent rarement à des résolutions parfaitement ordonnées, les personnes que nous aimons traversent des difficultés que nous ne pouvons pas résoudre à leur place, et certaines décisions exigent des informations qui ne sont pas encore disponibles. Une vie riche de sens ne peut pas se construire autour de l’élimination de toute incertitude, pas plus que notre santé ne peut dépendre de la fermeture de chaque boucle avant que nous nous autorisions à récupérer. La distinction la plus réaliste se situe plutôt entre ce qui demeure inachevé et ce qui exige encore quelque chose de nous dans le moment présent. Le fait d’accorder de l’importance à une situation ne nous oblige pas à la porter avec la même intensité à chaque instant, tout comme déposer temporairement ce qui ne peut pas être changé pour le moment ne constitue pas un geste d’indifférence.


Le corps est remarquablement bien équipé pour faire face aux défis, mais notre capacité à les affronter n’a jamais été destinée à devenir la seule mesure de notre vitalité ou de nos capacités. L’adaptation englobe notre aptitude à mobiliser nos ressources, à soutenir l’effort et à répondre aux événements qui exigent quelque chose de nous, mais son intelligence se manifeste tout autant dans la capacité de changer de direction lorsque la nécessité est passée ou lorsque rien de plus ne peut être fait dans l’immédiat. Certains problèmes exigent une action immédiate, d’autres nécessitent l’établissement de limites, certains demandent de la patience, et d’autres encore doivent simplement attendre que demain arrive avant que nous puissions faire quoi que ce soit de plus. Nous ne terminerons jamais tout avant que demain ne commence, et une vie pleinement vécue ne devrait d’ailleurs pas l’exiger de nous. L’une des aptitudes les plus déterminantes consiste peut-être à reconnaître ce qui doit encore rester entre nos mains aujourd’hui et ce qui peut demeurer inachevé sans que nous ayons à continuer de le porter sans relâche. Le poids ne disparaît pas parce que tous les problèmes ont enfin été résolus ; il s’allège parfois simplement parce que nous avons cessé de demander au corps de continuer à travailler sur ce que, pour l’instant, la vie elle-même a laissé sans réponse.


Références


Centre de toxicomanie et de santé mentale. (s. d.). Le stress. Centre de toxicomanie et de santé mentale. https://www.camh.ca/fr/health-info/mental-illness-and-addiction-index/stress


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