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Une place à la table, ou l’illusion de l’inclusion

il y a 5 jours
32 min de lecture

Depuis des générations, on répète aux femmes que le progrès consiste à enfin obtenir une place à la table des décisions. Nous avons célébré les nominations, les promotions, les titres professionnels et ces photographies occasionnelles montrant une femme présidant une réunion dans une salle autrefois réservée presque exclusivement aux hommes. Nous avons applaudi les institutions qui ouvraient des portes qu’elles n’avaient jamais eu de raison légitime de garder fermées, et nous avons été encouragées à considérer chaque amélioration, aussi modeste soit-elle, comme la preuve que l’égalité devenait progressivement une réalité acquise. Pourtant, il y a quelque chose de plus en plus intolérable dans cette attente voulant que les femmes se montrent reconnaissantes d’avoir été admises, alors que les règles de participation demeurent largement inchangées. Les femmes continuent d’être interrompues, traitées avec condescendance et sous-estimées, tout en assumant une part disproportionnée de responsabilités, rarement reconnues à leur juste valeur, tant dans leur vie professionnelle qu’à la maison. Pendant ce temps, certaines des décisions les plus lourdes de conséquences à l’échelle mondiale continuent d’être prises dans des milieux politiques et institutionnels où les abus de pouvoir, l’arrogance et le mépris de l’autonomie des femmes semblent profondément enracinés. À quel moment cesserons-nous de célébrer le chemin parcouru par les femmes pour commencer à nous demander pourquoi elles doivent encore lutter aussi âprement pour obtenir ce qui n’aurait jamais dû leur être refusé ?


L’aspect peut-être le plus exaspérant de la situation actuelle réside dans la constatation que le progrès, aussi considérable soit-il, n’est ni permanent ni garanti. Les femmes qui ont entrepris leur vie professionnelle il y a plusieurs décennies ont été encouragées à croire que l’éducation, l’indépendance financière et la persévérance finiraient par faire tomber les obstacles qui avaient limité les possibilités offertes aux générations précédentes. Nous avons poursuivi des études universitaires, intégré des professions traditionnellement dominées par les hommes, obtenu des titres professionnels et assumé des responsabilités que nos mères et nos grands-mères n’auraient peut-être jamais pu envisager. On nous a affirmé, parfois explicitement et parfois à travers le discours rassurant des réformes institutionnelles, que la compétence finirait par l’emporter sur les préjugés et que la génération suivante hériterait d’un monde plus équitable. Beaucoup de choses ont effectivement changé, et nier ces avancées serait faire injustice aux femmes qui se sont battues pour les obtenir. Pourtant, l’élargissement des possibilités ne s’est pas nécessairement accompagné d’une redistribution équivalente de l’influence. Les organisations se sont montrées davantage disposées à accueillir les femmes dans leurs structures établies sans toujours remettre en question les préjugés et les pratiques discriminatoires qui en ont longtemps façonné le fonctionnement. Le monde professionnel a peut-être officiellement abandonné bon nombre de ses pratiques d’exclusion, mais il continue de favoriser les personnes issues des mêmes réseaux, de préserver les relations professionnelles établies et de considérer les critères de réussite définis par ceux qui ont traditionnellement exercé le pouvoir comme des normes d’excellence universelles et objectives. Les femmes peuvent désormais entrer dans des salles dont elles étaient autrefois exclues, à condition d’être suffisamment qualifiées, suffisamment accomplies et, de préférence, suffisamment accommodantes. Quant à savoir si elles peuvent remettre en question le fonctionnement de ces milieux, c’est une tout autre affaire.


Je me souviens d’avoir observé ces distinctions dans le domaine de la traduction, où la reconnaissance professionnelle semblait refléter une hiérarchie tacite du prestige intellectuel. Lors de ma participation aux activités de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec, j’ai souvent été frappée par les différences de statut accordées aux diverses formes de traduction et par la culture professionnelle qui entourait ces distinctions. La traduction littéraire occupait une place particulièrement prestigieuse dans l’imaginaire professionnel, associée aux auteurs de renom, aux institutions culturelles et à l’interprétation d’œuvres jugées dignes de l’attention du public. Les traducteurs littéraires pouvaient acquérir une certaine visibilité à titre d’intermédiaires intellectuels et culturels, tandis que les personnes qui travaillaient dans les domaines administratif, commercial et institutionnel accomplissaient un travail indispensable, mais nettement moins prestigieux. D’après mon expérience, les femmes étaient particulièrement présentes dans ces secteurs moins valorisés, où elles veillaient à ce que les gouvernements, les entreprises, les institutions juridiques et les services publics puissent communiquer avec exactitude d’une langue à l’autre. La complexité de leur travail était rarement remise en question, mais son importance n’était souvent reconnue que lorsqu’une erreur survenait. Mon souvenir ne constitue ni un portrait statistique de la composition historique de la profession ni une critique de la traduction littéraire, qui exige incontestablement une expertise considérable. Ce qui m’intéressait, c’était la manière dont le prestige professionnel pouvait être associé à certaines formes de travail intellectuel, alors que d’autres contributions, tout aussi exigeantes et souvent essentielles au fonctionnement de la société, demeuraient largement invisibles. Il était difficile de ne pas remarquer à quel point cette hiérarchie s’accordait avec les distinctions habituelles entre le travail qui procure une reconnaissance publique et celui qui s’accomplit consciencieusement dans l’ombre.


Des années plus tard, j’ai rencontré une autre manifestation des inégalités institutionnelles dans la profession d’évaluatrice dans le domaine de l’immobilier. Des femmes associées à l’Institut canadien des évaluateurs avaient entrepris de s’organiser afin d’accroître leur visibilité, de favoriser leur perfectionnement professionnel et de renforcer leur présence dans une profession historiquement associée à l’expertise et à l’autorité masculines. Cette initiative témoignait de leur détermination, de leur solidarité professionnelle et de leur volonté légitime d’obtenir une meilleure représentation, mais je ne pouvais ignorer la contradiction fondamentale que révélait son existence. Ces femmes étaient déjà des professionnelles qualifiées, soumises aux mêmes normes, obligations et exigences que leurs homologues masculins. Pourtant, elles avaient jugé nécessaire de créer un regroupement distinct afin que leur voix collective puisse être davantage entendue. Ce qui m’avait frappée n’était pas simplement l’existence du groupe, mais la satisfaction apparente entourant cette possibilité de participation. On avait le sentiment que la profession devenait plus accueillante, que les femmes obtenaient enfin la reconnaissance qu’elles méritaient et que la création d’un tel regroupement représentait une avancée importante. C’était peut-être le cas. Néanmoins, je me demandais pourquoi les femmes devaient s’organiser séparément pour exercer une influence au sein d’une association à laquelle elles appartenaient déjà à titre de professionnelles à part entière. Pourquoi la volonté de tenir compte de leurs préoccupations était-elle considérée comme une preuve de générosité institutionnelle plutôt que comme la reconnaissance du fait que les structures existantes n’avaient pas servi équitablement l’ensemble des membres ? Il y a quelque chose de profondément révélateur dans une culture professionnelle où les femmes en viennent à considérer la reconnaissance comme un privilège, même lorsqu’elles satisfont à toutes les exigences censées établir leur légitimité.


Ces expériences, vécues dans des professions et des circonstances différentes, révélaient un phénomène qui dépasse largement ces deux organisations. Les organisations n’ont nul besoin d’affirmer ouvertement qu’elles favorisent les hommes pour préserver des arrangements qui leur profitent de manière disproportionnée. Les mécanismes sont souvent plus subtils, ancrés dans les réseaux professionnels, les recommandations informelles, les préjugés concernant le leadership et la répartition des occasions qui confèrent du prestige. Un titre professionnel peut être accessible à tout le monde, alors que les voies menant aux postes d’influence demeurent façonnées par des relations de longue date entre des personnes aux parcours et aux expériences similaires. Un comité peut compter des femmes parmi ses membres sans que leurs contributions influencent réellement ses décisions. Une organisation peut promouvoir avec enthousiasme la participation féminine tout en continuant de réserver ses responsabilités les plus prestigieuses à des personnes qui ressemblent aux générations précédentes de dirigeants. Rien de cela n’exige que tous les hommes concernés entretiennent ouvertement des convictions discriminatoires. Les pratiques profondément ancrées dans la culture organisationnelle peuvent perpétuer les inégalités, même lorsque les personnes qui les maintiennent sont sincèrement convaincues d’agir avec équité, particulièrement lorsqu’elles n’ont jamais eu à remettre en question les privilèges dont elles bénéficient ni les mécanismes qui les favorisent. La difficulté est aggravée par le fait que les femmes qui remettent ces pratiques en question peuvent être perçues comme ingrates devant des possibilités que d’autres prétendent leur avoir généreusement accordées. Leur compétence établit leur admissibilité à participer, mais leur volonté de contester les conditions de cette participation peut soudainement remettre en cause leur aptitude à occuper une place au sein de l’organisation.


Le vocabulaire de l’inclusion professionnelle révèle fréquemment cette contradiction. On dit que les femmes se sont vu accorder des possibilités, qu’elles ont été invitées à contribuer, qu’on leur a permis d’assumer des responsabilités ou qu’on leur a offert des postes de direction. Ces expressions se veulent peut-être élogieuses, mais elles entretiennent l’idée que l’autorité appartient naturellement à quelqu’un d’autre et que la participation des femmes dépend de la bonne volonté des personnes déjà en position d’influence. Une organisation ne confère pas de compétence à une femme en la nommant à un conseil d’administration. Elle reconnaît les qualifications, l’expérience et le jugement que cette femme possède déjà. Une association professionnelle ne confère pas de légitimité à ses membres féminins en créant un comité consacré à leur avancement ; cette légitimité a été établie lorsqu’elles ont satisfait aux exigences de la profession. La question qui demeure sans réponse est de savoir pourquoi les qualifications et les contributions des femmes ne se sont pas toujours traduites par une rémunération, une reconnaissance professionnelle, une autorité, une visibilité et un respect comparables à ceux de leurs homologues masculins. Il existe une différence considérable entre ouvrir une porte et renoncer au pouvoir de décider qui a le droit de la franchir, et les organisations sont devenues remarquablement habiles à célébrer la première démarche tout en évitant d’examiner sérieusement la seconde. Le vocabulaire de l’autonomisation peut être tout aussi trompeur lorsqu’il laisse entendre que les femmes doivent d’abord acquérir une qualité qui leur manque avant de pouvoir exercer leur autorité. Les femmes n’ont pas besoin qu’on leur accorde l’intelligence, la compétence, l’ambition ou le jugement. Elles ont besoin que ces qualités soient reconnues sans devoir surmonter le fardeau supplémentaire de préjugés auxquels leurs collègues masculins ne seront peut-être jamais confrontés.


Statistique Canada offre une illustration contemporaine de la répartition encore inégale de l’autorité. Selon son examen des sociétés visées par la Loi sur les déclarations des personnes morales, les femmes occupaient seulement 23,2 % des sièges aux conseils d’administration des entreprises en 2023, tandis qu’un peu plus de la moitié des conseils étudiés ne comptaient aucune administratrice (Statistique Canada, 2026a). Ces données portent sur différentes catégories de sociétés et ne doivent pas être confondues avec la représentation féminine au sein des conseils d’administration d’organismes de bienfaisance ou d’organismes du secteur public, dont la composition, les processus de nomination et les structures de gouvernance peuvent différer considérablement. Elles révèlent néanmoins les limites du discours rassurant selon lequel les femmes auraient déjà atteint une véritable parité dans les instances dirigeantes des entreprises. Les conseils d’administration influencent les nominations à la haute direction, la rémunération des dirigeants, les priorités organisationnelles, la culture du milieu de travail et les normes de reddition de comptes imposées aux cadres supérieurs. Leur composition a donc des conséquences qui dépassent largement la portée symbolique de la représentation. Lorsque l’autorité demeure concentrée au sein de réseaux professionnels et sociaux établis, les personnes qui occupent déjà des positions d’influence continuent de définir les critères selon lesquels les autres sont admis, évalués et promus. Les organisations peuvent publier des engagements élaborés en matière de diversité et d’inclusion, mais, lorsque la répartition du pouvoir demeure largement inchangée, ces déclarations ne sont guère plus que de belles paroles destinées à orner une affiche ou le papier à en-tête d’une entreprise. L’objectif ne peut se limiter à augmenter le nombre de femmes apparaissant sur les photographies des réunions de conseils d’administration tout en laissant incontestées les pratiques par lesquelles les dirigeants sont sélectionnés, récompensés et appelés à exercer leur autorité.


L’expérience bien connue de se faire expliquer les choses avec condescendance par un homme qui présume en savoir davantage que la femme à laquelle il s’adresse constitue une autre manifestation de ce même sentiment de supériorité. Au Québec, le terme « pénispliquer », formé à partir de l’anglais mansplaining, désigne ce comportement : celui d’un homme qui explique un sujet à une femme avec une assurance injustifiée et un ton condescendant, sans tenir compte de ses connaissances, de ses compétences ou de son expérience, parfois même lorsqu’elle possède une expertise supérieure à la sienne. Cela ne signifie pas que toute explication fournie par un homme est condescendante ni que les femmes devraient être soustraites à la critique ou à la correction. Les échanges intellectuels reposent sur la volonté de partager des connaissances, de remettre en question les présupposés et de reconnaître ses erreurs. Le problème survient lorsque l’expertise d’une femme est écartée avant même qu’elle ait eu l’occasion de la démontrer, particulièrement lorsqu’on entreprend de lui expliquer les rudiments de sa propre profession. Il y a quelque chose de presque absurde à voir une professionnelle hautement qualifiée écouter patiemment une explication élémentaire donnée par quelqu’un qui possède beaucoup moins d’expérience qu’elle. Pourtant, cette absurdité devient nettement moins amusante lorsque les mêmes présupposés influencent les recommandations qui seront retenues, les jugements auxquels on accordera du mérite et les contributions dont on se souviendra. On attend alors des femmes qu’elles gèrent ces situations avec une diplomatie irréprochable, qu’elles corrigent les inexactitudes sans paraître conflictuelles, qu’elles affirment leur expertise sans sembler arrogantes et qu’elles expriment leur désaccord sans mettre personne mal à l’aise. Un homme qui s’exprime avec conviction peut être considéré comme déterminé, tandis qu’une femme faisant preuve d’une assurance comparable risque d’être qualifiée de difficile, réfractaire, ou d’insuffisamment collaborative. Le fardeau dépasse ainsi l’exécution du travail lui-même : il faut aussi anticiper la manière dont chaque manifestation de compétence pourrait être interprétée, une forme supplémentaire d’autosurveillance professionnelle qui figure rarement dans les descriptions des responsabilités de direction.


Il convient donc de remettre en question l’importance extraordinaire accordée à l’idée d’apprendre aux femmes à devenir plus confiantes, plus affirmées et plus à l’aise dans l’exercice de l’autorité. Le perfectionnement professionnel peut être précieux, et rien ne justifie de décourager les femmes d’acquérir des compétences susceptibles de renforcer leurs capacités de leadership. Mais lorsqu’on leur répète qu’elles doivent modifier leur façon de communiquer, développer une présence de dirigeante ou surmonter leur réticence à prendre la parole, il faudrait également se demander si les milieux dans lesquels elles évoluent ne rendent pas inutilement difficile le fait d’être entendues. Une femme peut parfaitement savoir s’exprimer avec clarté et assurance tout en travaillant dans une organisation qui minimise habituellement ses contributions. Elle peut comprendre les exigences du leadership tout en sachant que l’exercice de l’autorité entraîne des conséquences sociales auxquelles ses collègues masculins ne sont pas soumis. Présenter systématiquement ces difficultés comme des besoins individuels de perfectionnement permet aux organisations d’éviter de remettre en question les critères selon lesquels la compétence est évaluée. À un certain moment, cette entreprise sans fin visant à préparer les femmes à réussir au sein des hiérarchies établies doit céder la place à un examen beaucoup plus exigeant de ces hiérarchies elles-mêmes.


La contradiction devient encore plus manifeste lorsque cette même femme quitte son milieu professionnel pour rentrer dans un foyer où l’organisation de la vie quotidienne est considérée comme relevant principalement de sa responsabilité. L’élargissement de la participation des femmes au travail rémunéré ne s’est jamais accompagné d’une redistribution aussi décisive des obligations domestiques. Au contraire, de nombreuses femmes ont acquis les responsabilités de la vie professionnelle sans être libérées des attentes traditionnellement associées au mariage, à la maternité et aux soins familiaux. On les a encouragées à devenir financièrement indépendantes, à poursuivre des carrières ambitieuses et à rechercher l’avancement professionnel, tout en continuant de se souvenir des rendez-vous médicaux, d’organiser les activités des enfants, de planifier les repas, d’entretenir les relations familiales et d’anticiper tous les besoins de leur entourage. Même dans les ménages où les hommes participent activement aux tâches domestiques, la responsabilité de reconnaître ce qui doit être fait, de prendre les dispositions nécessaires et de veiller à ce que rien ne soit oublié peut demeurer disproportionnellement assumée par les femmes. Il ne s’agit pas simplement de déterminer qui prépare le souper ou fait la lessive. Il s’agit de la répartition de la responsabilité d’assurer le bon fonctionnement de l’ensemble du foyer, y compris l’effort mental considérable que représentent la planification, la mémorisation, l’anticipation et la coordination de tâches qui attirent rarement l’attention, sauf lorsqu’elles sont négligées.


La différence entre accomplir une tâche et en assumer la responsabilité est fondamentale pour comprendre pourquoi tant de femmes jugent insatisfaisantes les discussions habituelles sur l’égalité au sein du ménage. Un homme peut préparer le souper plusieurs soirs par semaine, conduire les enfants à l’école ou participer au ménage sans assumer une part équitable de la planification qui rend ces activités possibles. Quelqu’un doit vérifier ce qu’il reste dans le réfrigérateur et le garde-manger, déterminer ce qu’il faut acheter, tenir compte de l’évolution des besoins alimentaires, repérer les conflits d’horaire entre les rendez-vous et les activités scolaires et trouver comment concilier les différentes obligations familiales. Le travail physique peut être partagé alors que la responsabilité mentale demeure concentrée entre les mains d’une seule personne. Les recherches de Statistique Canada sur la prestation de soins non rémunérés illustrent certaines de ces différences. En 2022, les femmes qui fournissaient des soins non rémunérés à des adultes étaient plus susceptibles que les hommes de participer à la planification et à la coordination des soins, de fournir de l’aide pour les soins personnels et de contribuer aux traitements médicaux. Elles consacraient également davantage de temps à la prestation de soins, soit une médiane de dix heures par semaine, comparativement à six heures chez les hommes (Statistique Canada, 2023). Ces résultats ne mesurent pas tous les aspects de la gestion du ménage, mais ils montrent comment les responsabilités exigeant de la continuité, de l’organisation et une attention régulière peuvent être réparties inégalement, même lorsque les femmes et les hommes contribuent tous deux aux soins. Les conséquences dépassent les simples désagréments. Une responsabilité dont on n’est jamais entièrement dégagé continue d’occuper l’esprit même lorsqu’aucune tâche immédiate n’est à accomplir, et l’obligation de demeurer disponible pour répondre aux besoins d’autrui peut limiter les possibilités de repos, de perfectionnement professionnel et de poursuite de ses propres intérêts.


La façon dont on parle du partage des tâches et des responsabilités au sein du foyer révèle à quel point ces inégalités sont profondément ancrées dans les mentalités. On dit encore fréquemment des hommes qu’ils aident leur conjointe avec les enfants ou les tâches ménagères, comme s’ils prêtaient généreusement main-forte à l’accomplissement d’obligations qui appartiendraient de plein droit à quelqu’un d’autre. Un père n’aide pas sa conjointe à élever leurs enfants ; il élève ses enfants. Un mari n’aide pas à entretenir la maison dans laquelle il habite ; il participe à l’entretien de son domicile. Ces affirmations devraient aller de soi, mais le vocabulaire de l’aide continue de refléter l’idée que ces responsabilités appartiennent aux femmes. Les hommes peuvent recevoir des félicitations enthousiastes pour avoir accompli des tâches parentales ordinaires que les femmes assument sans reconnaissance particulière, tandis que celles qui réclament une répartition plus équitable du travail risquent d’être qualifiées d’exigeantes ou d’ingrates. Cet arrangement est particulièrement commode pour ceux qui en bénéficient, puisqu’il permet d’éviter la responsabilité sans refuser d’accomplir une tâche particulière. On peut être disposé à aider tout en laissant à quelqu’un d’autre le soin de remarquer, d’organiser et de déléguer le travail. Le déséquilibre qui en résulte est alors présenté comme un problème de communication au sein du couple plutôt que comme une question d’équité, ce qui oblige la femme à expliquer plus clairement ce qui doit être fait au lieu d’attendre d’un autre adulte qu’il reconnaisse ses obligations de manière autonome.


Cet arrangement comporte une dimension économique qui dépasse largement le cadre du ménage. Le travail domestique et les soins non rémunérés soutiennent le fonctionnement de l’économie marchande en permettant aux autres membres du foyer de consacrer du temps et de l’attention à leur emploi, à leurs études et à leur avancement professionnel. Lorsque les femmes réduisent leurs heures de travail, refusent des promotions, interrompent leur carrière ou quittent leur emploi pour répondre à des responsabilités familiales, les conséquences peuvent s’accumuler pendant des décennies sous forme de revenus, de cotisations de retraite, d’épargne et d’occasions professionnelles réduits. Pendant ce temps, la personne dont la carrière se poursuit sans interruption peut acquérir des avantages financiers rendus possibles, en partie, par le travail non rémunéré effectué à la maison. Les milieux professionnels accentuent cette inégalité lorsqu’ils évaluent l’ambition et l’engagement à partir du nombre d’heures travaillées et de la capacité à se consacrer entièrement à sa carrière, sans tenir compte des responsabilités familiales et des soins apportés aux proches. Une personne capable de voyager à un court préavis, de participer à des activités en soirée, d’accepter des responsabilités supplémentaires et de rester joignable en dehors des heures normales de travail peut sembler plus dévouée qu’une collègue dont le temps est limité par des obligations familiales. Pourtant, cette différence apparente d’engagement peut refléter une répartition inégale du travail non rémunéré plutôt qu’une différence de compétence professionnelle ou de sérieux. Un modèle de réussite professionnelle qui suppose qu’une autre personne assumera les responsabilités familiales et domestiques ne saurait être considéré comme équitable simplement parce que les mêmes exigences sont imposées à tout le monde.


Les conséquences sont particulièrement marquées pour les femmes qui prennent simultanément soin de leurs enfants et de leurs parents vieillissants, une situation qui devient de plus en plus pertinente au milieu de la vie. Une étude canadienne sur les soins non rémunérés a révélé que les femmes qui fournissaient des soins aux deux générations étaient plus susceptibles que les hommes dans des circonstances comparables de déclarer des conséquences négatives sur leur santé et leur bien-être, notamment des tensions relationnelles et des difficultés financières (Wray, 2024). Ces responsabilités ne sont pas réparties également entre les groupes de revenus ou les différentes situations familiales. Les femmes disposant de ressources financières importantes peuvent avoir les moyens de recourir à des services qui allègent certaines exigences, tandis que celles qui ont des revenus limités, un emploi précaire ou un accès insuffisant aux services communautaires disposent de moins de solutions de rechange. Les familles monoparentales, les femmes vivant avec un handicap, les nouvelles arrivantes et celles qui prennent soin de proches ayant des besoins complexes peuvent se heurter à des contraintes supplémentaires. L’idée selon laquelle il revient aux femmes de prendre en charge les responsabilités négligées par les autres membres de la famille ou insuffisamment soutenues par les institutions dépasse largement le cadre des traditions familiales d’une autre époque. Elle a des répercussions mesurables sur la sécurité économique, les possibilités d’avancement et la capacité de faire des choix essentiels quant à sa propre vie. Lorsque la société compte sur les femmes pour pallier les insuffisances des services de soutien, le manque de ressources et le partage inégal des responsabilités familiales, il n’est guère étonnant que bon nombre d’entre elles finissent par s’épuiser à devoir constamment faire passer les besoins des autres avant les leurs.


Ce qui rend la situation particulièrement répréhensible, c’est la tendance à interpréter l’épuisement qui en résulte comme une incapacité individuelle à s’organiser ou à faire preuve de résilience. On encourage les femmes à améliorer leur gestion du temps, à établir des limites plus saines, à pratiquer la pleine conscience, à prendre soin d’elles-mêmes et à élaborer des stratégies pour mieux concilier leur vie professionnelle et personnelle. Certaines de ces approches peuvent être réellement utiles, mais leur valeur dépend des circonstances dans lesquelles elles sont appliquées. Une femme débordée parce qu’elle assume une part disproportionnée des responsabilités rémunérées et non rémunérées n’a pas nécessairement besoin d’une autre leçon d’efficacité personnelle. Elle a peut-être besoin que les personnes qui profitent de son travail en assument une part plus équitable, et que les institutions reconnaissent que les exigences imposées aux personnes proches aidantes ne sont pas indéfiniment négociables. Aucune discipline personnelle ne peut créer des heures supplémentaires dans une journée, et aucune technique de relaxation ne peut corriger un arrangement dans lequel le temps d’une personne est systématiquement considéré comme plus sacrifiable que celui d’une autre. Le discours sur les soins personnels devient particulièrement creux lorsqu’il est proposé comme compensation à des conditions qui demeurent fondamentalement inchangées. Plutôt que d’examiner pourquoi on attend des femmes qu’elles s’adaptent à tant d’exigences, la société continue de leur demander comment elles pourraient devenir encore meilleures dans cet exercice.


Il serait rassurant de croire que ces inégalités de longue date disparaissent progressivement à mesure que les nouvelles générations adoptent des attentes plus équitables. Pourtant, nous assistons plutôt à une résurgence inquiétante d’un discours ouvertement misogyne, largement diffusé par des plateformes numériques qui ont transformé le mépris des femmes en une forme de divertissement rentable. L’androsphère contemporaine englobe des communautés et des personnalités qui défendent des conceptions restrictives de la masculinité, des relations et des rapports entre les genres, notamment l’idée que l’indépendance des femmes constitue une menace pour le statut des hommes. Sous prétexte d’offrir des conseils sur la confiance en soi, la réussite financière et la discipline personnelle, certains influenceurs présentent la domination, le détachement émotionnel et le contrôle des femmes comme des caractéristiques essentielles de l’identité masculine. Les femmes sont dépeintes comme manipulatrices, inférieures, sexuellement redevables ou indignes d’exercer l’autorité, tandis que le féminisme est présenté comme un mouvement responsable des déceptions personnelles et des difficultés sociales des hommes. Ces messages ne sont pas de simples expressions de valeurs traditionnelles ni des provocations inoffensives destinées à stimuler le débat. Ils reposent fréquemment sur une représentation des femmes comme des adversaires dont il faudrait combattre ou contrôler l’autonomie, tout en encourageant les jeunes hommes à interpréter les expériences ordinaires de rejet, d’incertitude ou de frustration comme la preuve que la société les a privés de quelque chose auquel ils auraient droit.


Femmes et Égalité des genres Canada a documenté la terminologie et les messages idéologiques qui circulent au sein de ces communautés en ligne, notamment la présentation de la domination masculine comme une mesure de la valeur personnelle et celle de l’égalité des genres comme une attaque contre les hommes (Femmes et Égalité des genres Canada, s. d.). L’attrait commercial de ces messages mérite une attention particulière, car l’indignation, le ressentiment et l’humiliation peuvent se révéler remarquablement efficaces pour attirer l’attention. Un influenceur qui convainc de jeunes hommes que les femmes sont responsables de leurs frustrations s’est constitué un auditoire susceptible de revenir régulièrement chercher la confirmation que ses griefs sont justifiés. Les plateformes de médias sociaux permettent aux contenus provocateurs de circuler largement, tandis que les communautés payantes, les formations et d’autres produits peuvent transformer cette attention en revenus. Il en résulte une industrie dans laquelle la promotion de l’hostilité peut être financièrement avantageuse, particulièrement lorsque des propos de plus en plus extrêmes procurent une visibilité accrue. Ce qui est présenté comme une rébellion contre les conventions sociales contemporaines n’est souvent qu’une nouvelle version de préjugés familiers, désormais véhiculés par des technologies capables de rejoindre les jeunes avec une rapidité extraordinaire. Le vocabulaire est peut-être nouveau, mais la proposition sous-jacente est douloureusement ancienne : la dignité et l’autorité des hommes dépendraient de la volonté des femmes d’accepter une position subordonnée.


L’attrait de ces discours ne peut toutefois être compris uniquement par la condamnation, aussi justifiée soit-elle. Les garçons et les jeunes hommes font face à de véritables difficultés liées à la solitude, à l’isolement social, à l’incertitude économique, à l’évolution des attentes et à la recherche d’identité. Ces préoccupations méritent une attention sérieuse, mais elles soulèvent également une question embarrassante concernant la responsabilité parentale. À quel moment sommes-nous devenus si disposés à confier l’éducation morale et affective de nos enfants à des inconnus sur Internet ? Les parents ont la responsabilité fondamentale d’enseigner à leurs fils que les femmes sont leurs égales, que le respect ne dépend ni de l’accord ni de l’obéissance, et que le rejet, la déception et la frustration ne justifient jamais l’humiliation ou l’hostilité. Ce ne sont pas des leçons que l’on peut déléguer aux écoles, aux plateformes de médias sociaux ou à une campagne de sensibilisation occasionnelle. Elles doivent être enseignées dans les conversations quotidiennes, renforcées par le comportement des parents et démontrées dans les relations que les enfants observent à la maison. Un garçon qui voit régulièrement son père écarter les opinions de sa mère, dénigrer ses contributions ou considérer les responsabilités familiales comme indignes de lui reçoit une éducation sur les rapports entre les hommes et les femmes, peu importe ce que ses parents peuvent lui dire au sujet de l’égalité. Tout aussi préoccupante est l’absence d’une véritable participation parentale aux environnements numériques dans lesquels les jeunes développent de plus en plus leur compréhension des relations, de la sexualité et de la masculinité. Lorsque les parents connaissent peu les personnalités que suivent leurs fils, les messages auxquels ils sont exposés ou les communautés auxquelles ils participent, ils risquent de céder une part importante de leur influence à des individus dont les intérêts financiers peuvent dépendre de la culture du ressentiment et de l’hostilité. Cela ne signifie pas que les parents peuvent surveiller chaque interaction ou prévenir toute influence néfaste, particulièrement à mesure que leurs enfants grandissent, mais la difficulté d’exercer leurs responsabilités ne diminue en rien leur importance. Les préoccupations légitimes concernant le bien-être des jeunes hommes ne devraient pas non plus servir de prétexte pour négliger les valeurs qui leur sont transmises. Un jeune homme qui cherche à trouver sa place dans le monde ne retire aucun avantage durable d’un discours qui l’encourage à rendre les femmes responsables de ses déceptions ou à mesurer sa valeur à sa capacité de dominer et de contrôler autrui. La résurgence de ces attitudes devrait préoccuper les parents, les éducateurs et les hommes autant que les femmes, car une conception de la masculinité qui assimile la confiance à la domination, la vulnérabilité à la faiblesse et le respect des femmes à la soumission est préjudiciable à tout le monde. Rejeter ces messages ne constitue pas une attaque contre la masculinité. C’est refuser l’idée que la masculinité aurait besoin d’un adversaire pour s’affirmer.


Les conséquences deviennent particulièrement préoccupantes lorsque les attitudes misogynes visent des femmes qui participent à la vie publique et professionnelle. Les journalistes, les politiciennes, les universitaires, les dirigeantes d’entreprise et les responsables communautaires peuvent faire l’objet de harcèlement sans aucun rapport avec la substance de leur travail. Leur apparence, leur âge, leur sexualité et leurs relations personnelles deviennent des cibles de ridicule, tandis que les menaces et les commentaires dégradants servent à les intimider ou à les décourager de participer. Critiquer les décisions, les qualifications ou les déclarations publiques d’une femme est tout à fait légitime et devrait être soumis aux mêmes normes que celles appliquées aux hommes. Ce qui est indéfendable, c’est de présumer qu’un désaccord avec une femme justifie de porter atteinte à sa dignité ou à sa sécurité personnelle. Le harcèlement en ligne peut entraîner des coûts considérables, même lorsqu’il ne parvient pas à réduire sa cible au silence, puisqu’il faut consacrer du temps et des ressources à documenter les menaces, à protéger ses renseignements personnels et à évaluer les risques pour les membres de sa famille. Il transmet également un message aux autres femmes qui envisagent de s’engager dans la vie publique quant au traitement qu’elles pourraient subir si elles devenaient suffisamment visibles ou influentes. Un environnement dans lequel les femmes doivent évaluer le risque de subir des agressions verbales avant d’accepter un poste de direction ne peut prétendre de façon crédible que la participation est également accessible à tous.


Le lien entre le sexisme quotidien, les inégalités professionnelles et la violence faite aux femmes doit être examiné sans prétendre que toute manifestation de condescendance équivaut à de la violence physique. Une explication condescendante dans une salle de réunion n’est pas la même chose que le contrôle coercitif, l’agression sexuelle ou la violence entre partenaires intimes, et confondre ces réalités affaiblirait l’argument plutôt que de le renforcer. Ces questions ont en commun une même conviction profondément ancrée : celle que les femmes doivent accepter que leur autorité, leur indépendance, leurs ambitions professionnelles et leur liberté de décider pour elles-mêmes passent après les volontés et les intérêts d’autrui. Ces attitudes ne mènent pas inévitablement à la violence, mais elles peuvent contribuer à créer des environnements où les comportements de contrôle sont excusés, où le harcèlement est minimisé et où les objections des femmes sont jugées déraisonnables. Les données canadiennes confirment que la violence faite aux femmes demeure un problème grave. Selon l’Enquête sur la sécurité dans les espaces publics et privés de 2025 de Statistique Canada, 3,7 % des femmes de 15 ans et plus avaient subi une agression physique ou sexuelle de la part d’un partenaire intime actuel ou ancien au cours des douze mois précédents, comparativement à 2,7 % des hommes. La prévalence de cette forme de violence entre partenaires intimes ne différait pas de façon statistiquement significative de celle enregistrée en 2018, bien que les femmes demeurent beaucoup plus susceptibles de subir des agressions sexuelles de la part d’un partenaire intime (Statistique Canada, 2026b). Ces résultats n’établissent pas une augmentation simple et continue de toutes les formes de violence, pas plus qu’ils ne démontrent que la misogynie en ligne est responsable d’incidents particuliers. Ils confirment néanmoins que la sécurité et l’autonomie des femmes sont encore loin d’être garanties, malgré des décennies d’engagements publics en faveur de l’égalité.


La persistance de ces problèmes rend le discours cérémoniel sur le progrès de plus en plus difficile à tolérer. Les entreprises célèbrent leurs dirigeantes, les associations professionnelles annoncent des initiatives destinées à soutenir les femmes, les gouvernements publient des stratégies de lutte contre la violence fondée sur le genre et les personnalités publiques prononcent des discours soigneusement préparés sur l’égalité. Beaucoup de ces efforts sont sincères et certains ont produit des améliorations appréciables, mais les déclarations publiques ne peuvent remplacer l’obligation de rendre des comptes. Une organisation ne peut célébrer de manière crédible le leadership féminin tout en tolérant que l’expertise des femmes soit régulièrement écartée. Un milieu de travail ne peut prétendre soutenir les familles tout en récompensant un modèle de disponibilité professionnelle qui désavantage systématiquement les personnes ayant des responsabilités familiales. Une association professionnelle ne peut considérer la création d’un comité féminin comme l’aboutissement de ses obligations si la répartition fondamentale de l’influence demeure inchangée. Les institutions politiques ne peuvent pas davantage revendiquer un engagement sans réserve envers l’égalité tout en refusant d’examiner les conséquences de leurs décisions sur l’indépendance économique, la sécurité personnelle et la participation des femmes à la vie publique. Le progrès ne se mesure pas à la conviction avec laquelle une organisation décrit ses valeurs, mais à la constance avec laquelle celles-ci se reflètent dans l’exercice de l’autorité.


L’exercice du pouvoir politique offre peut-être l’illustration la plus troublante des deux poids, deux mesures qui continuent de caractériser la manière dont les femmes et les hommes sont jugés lorsqu’ils aspirent à des fonctions de pouvoir. Les États-Unis ont élu à deux reprises un président qui avait été enregistré alors qu’il se vantait d’embrasser des femmes sans leur consentement et de leur saisir les parties génitales, avant de balayer la controverse en présentant ses propos comme des plaisanteries de vestiaire (Global News, 2016). En 2023, un jury civil a également reconnu Donald Trump responsable d’avoir agressé sexuellement et diffamé l’écrivaine E. Jean Carroll, un jugement qu’il a contesté (Boynton, 2023). Pourtant, cette même culture politique continue d’entretenir l’idée que les femmes seraient trop émotives, trop influencées par leurs hormones ou insuffisamment maîtresses d’elles-mêmes pour occuper les plus hautes fonctions gouvernementales. La contradiction est stupéfiante. La capacité d’une femme à diriger peut être remise en question sur la base d’une instabilité émotionnelle imaginaire, tandis que les éclats publics, les attaques personnelles et les propos dégradants d’un homme à l’endroit des femmes peuvent être présentés comme des manifestations de force, d’authenticité ou de détermination politique. Les conséquences dépassent largement le comportement offensant d’un politicien. Les décisions concernant les droits reproductifs, l’accès à la contraception, les services d’avortement, le financement de la santé publique et la disponibilité des soins médicaux touchent directement l’autonomie corporelle des femmes. Pourtant, ces décisions sont fréquemment prises au sein d’institutions politiques où les femmes demeurent sous-représentées. Quelle que soit la position de chacun sur les questions morales et juridiques entourant l’avortement, l’exercice de l’autorité politique sur la santé reproductive des femmes entraîne de profondes conséquences pour leur bien-être physique, leur indépendance financière et leur capacité à déterminer le cours de leur propre vie. Il est particulièrement exaspérant de voir des dirigeants politiques invoquer la liberté individuelle et la limitation de l’intervention gouvernementale tout en appuyant des restrictions qui soumettent des décisions médicales intimes au contrôle législatif. La question n’est pas de savoir si les femmes sont intrinsèquement plus éthiques ou plus compétentes que les hommes pour exercer le pouvoir, mais pourquoi des normes de conduite personnelle susceptibles de compromettre définitivement la crédibilité publique d’une femme peuvent être remarquablement faciles à surmonter pour un homme puissant, et pourquoi la compétence des femmes doit encore être défendue contre des stéréotypes rarement appliqués avec la même rigueur aux dirigeants masculins. Une culture politique qui tolère des propos méprisants à l’égard des femmes tout en revendiquant le pouvoir de déterminer les limites de leur autonomie révèle une contradiction qu’aucun discours sur les valeurs démocratiques ne saurait dissimuler.


Les femmes qui ont réussi à accéder à des postes d’influence et de pouvoir longtemps réservés aux hommes ont elles aussi une responsabilité dans l’évolution des pratiques et des mentalités, une responsabilité qui mérite qu’on s’y attarde. Certaines peuvent finir par s’investir dans les structures mêmes qu’elles ont dû apprendre à contourner, considérant les obstacles qu’elles ont surmontés comme des épreuves nécessaires pour démontrer leur engagement ou leur résilience. D’autres peuvent hésiter à remettre en question les pratiques établies parce que leurs relations professionnelles, leur réputation ou leurs possibilités d’avancement dépendent de leur capacité à demeurer acceptables aux yeux des personnes déjà au pouvoir. Ces réactions sont compréhensibles, particulièrement dans des environnements où l’influence a historiquement été difficile à acquérir, mais elles peuvent perpétuer l’attente selon laquelle chaque génération de femmes doit démontrer individuellement sa légitimité. Le fait qu’une femme ait réussi au sein d’un système inéquitable ne prouve pas que ce système soit équitable. La présence d’un petit nombre de femmes exceptionnellement accomplies ne devrait pas non plus servir à écarter les préoccupations concernant les obstacles auxquels les autres sont confrontées. La solidarité n’exige pas que les femmes soient d’accord sur toutes les questions ou qu’elles se soutiennent mutuellement sans réserve. Elle exige la volonté d’examiner si l’avancement individuel est confondu avec le progrès collectif et si les normes imposées aux jeunes femmes sont celles que les générations précédentes devraient s’efforcer de démanteler plutôt que de préserver.


Ruth Bader Ginsburg a offert un exemple remarquable de ce que signifie exercer son autorité professionnelle non seulement pour occuper une fonction longtemps inaccessible aux femmes, mais aussi pour combattre les préjugés qui avaient servi à justifier leur exclusion. Bien avant sa nomination à la Cour suprême des États-Unis, elle a contribué à établir les fondements juridiques permettant de contester la discrimination fondée sur le genre, en plaidant des causes qui révélaient comment des lois et des pratiques institutionnelles apparemment ordinaires perpétuaient les inégalités de traitement. Sa démarche était réfléchie et d’une grande rigueur intellectuelle. Elle démontrait que la discrimination envers les femmes ne constituait pas simplement une série d’injustices individuelles, mais un système de distinctions juridiques qui limitaient les possibilités, renforçaient la dépendance et prescrivaient des rôles différents aux hommes et aux femmes. À la Cour suprême des États-Unis, elle a continué de défendre une conception de l’égalité constitutionnelle qui devait se traduire par des protections concrètes. Son opinion dissidente dans l’affaire Ledbetter c. Goodyear Tire & Rubber Co., portant sur la discrimination salariale, a notamment contribué à l’adoption d’une loi fédérale visant à faciliter les recours des victimes de discrimination en matière de rémunération. L’importance de Ginsburg dépasse largement le fait d’avoir été la deuxième femme nommée à la Cour suprême. Elle comprenait qu’obtenir une place au sein d’une institution ne signifiait pas transformer l’institution elle-même, et que l’avancement professionnel offrait des possibilités de remettre en question les obstacles auxquels seraient confrontées les personnes qui suivraient. Son héritage nous rappelle que l’acquisition de l’autorité ne devrait jamais être réduite à la satisfaction de l’avoir obtenue. Ce qui compte, c’est ce que l’on choisit d’en faire.


L’aspect peut-être le plus épuisant de toute cette discussion demeure l’attente voulant que les femmes expriment leurs objections avec suffisamment de retenue pour éviter d’offenser les personnes mêmes dont elles remettent le comportement en question. La colère est fréquemment traitée comme la preuve qu’un argument a perdu sa légitimité intellectuelle, particulièrement lorsqu’elle est exprimée par une femme. Une critique vigoureuse de la discrimination peut être écartée comme une manifestation d’amertume, une objection à la condescendance peut être qualifiée d’hypersensibilité, et une demande de reddition de comptes peut être interprétée comme de l’hostilité envers les hommes. Cela crée un arrangement remarquablement commode pour ceux qui bénéficient des hiérarchies établies : il suffit de remettre en question le ton émotionnel de la critique pour éviter d’en examiner le fond. Pourtant, l’indignation n’est pas incompatible avec la raison, pas plus qu’elle n’invalide un argument appuyé sur l’expérience et les faits. Il existe des circonstances où la colère constitue une réaction tout à fait proportionnée à des injustices répétées, particulièrement lorsque les mêmes problèmes sont documentés, débattus et reconnus depuis des décennies sans que des changements suffisants aient été apportés. Les femmes ne devraient pas avoir à faire preuve d’une patience inépuisable pour établir que leurs préoccupations méritent d’être prises au sérieux, et elles ne devraient certainement pas être obligées de présenter les inégalités sous un jour agréable avant que les organisations acceptent de s’y attaquer.


Rien de cela n’exige de considérer les hommes comme un groupe homogène ou de présenter la masculinité elle-même comme le problème. Des hommes ont contribué de manière importante à faire progresser les droits des femmes, à remettre en question les pratiques discriminatoires et à établir des relations professionnelles et personnelles plus équitables. Beaucoup rejettent la rhétorique dégradante véhiculée par les misogynes en ligne et reconnaissent que l’indépendance des femmes ne diminue en rien leur propre dignité ou leurs possibilités. Les hommes devraient être tenus aux mêmes normes de respect, d’équité et de responsabilité que celles que les femmes ont toujours été appelées à respecter, sans être félicités pour avoir reconnu des droits qu’il ne leur appartenait pas d’accorder. Appuyer l’égalité en principe est relativement facile ; intervenir lorsqu’un collègue interrompt constamment les femmes, remettre en question un processus de nomination inéquitable, assumer une part équitable des responsabilités familiales ou refuser de tolérer des remarques dégradantes peut exiger beaucoup plus de conviction. Le respect se démontre par les gestes, particulièrement lorsque faire ce qui est juste est incommode ou entraîne des conséquences sociales. Une société dans laquelle les hommes et les femmes participent sur un pied d’égalité n’exige pas que les hommes renoncent à l’ambition, à la confiance ou à l’autorité. Elle exige que chacun abandonne l’idée que ces qualités confèrent un droit supérieur au pouvoir simplement parce qu’elles sont exercées par un homme.


Les implications plus larges touchent les conditions qui influencent la santé, l’autonomie et la capacité de mener une vie riche de sens. Chez TRIVENA, l’art de vivre intentionnellement et la défense de sa propre santé reposent sur la conviction que chaque personne devrait pouvoir participer activement aux décisions qui concernent son bien-être. Ce principe ne peut raisonnablement se limiter à la nutrition, au mouvement, à la gestion du stress ou à d’autres pratiques de santé personnelles tout en ignorant les circonstances dans lesquelles ces décisions doivent être prises. Une femme dont le jugement professionnel est systématiquement remis en question, dont les responsabilités non rémunérées laissent peu de place au repos ou dont la sécurité personnelle est compromise par des comportements de contrôle ne dispose pas de la même liberté réelle pour organiser sa vie qu’une personne qui ne fait face à aucune de ces contraintes. Encourager les gens à assumer la responsabilité de leur santé demeure important, mais la responsabilité individuelle ne doit pas devenir un prétexte pour ignorer les conditions inégales qui limitent leurs choix. Il serait intellectuellement malhonnête d’exhorter les femmes à faire d’elles-mêmes une priorité tout en acceptant des arrangements sociaux qui placent systématiquement leurs besoins derrière ceux de tous les autres. Défendre sa propre santé implique aussi de reconnaître que les obstacles au bien-être ne relèvent pas toujours d’un simple manque de discipline personnelle, mais peuvent découler d’attentes, de relations et d’institutions qui méritent d’être remises en question.


Cette question devient particulièrement pertinente au milieu de la vie et à un âge plus avancé, lorsque l’expérience accumulée et l’évolution des priorités peuvent susciter une réévaluation des attentes établies de longue date. Les femmes qui ont passé des décennies à acquérir des qualifications, à bâtir une carrière, à soutenir leur famille et à contribuer à leur communauté peuvent découvrir qu’elles ont considérablement moins de patience pour la condescendance, les obligations inéquitables et la négociation répétée de leur légitimité. On décrit parfois cette évolution comme une tendance à devenir difficile, inflexible ou moins accommodante, alors qu’elle peut simplement refléter une volonté croissante de ne plus consacrer les années qui restent à satisfaire des attentes qui n’ont jamais été raisonnables. L’expérience apporte une compréhension plus claire de ce que l’on sait, de ce que l’on peut apporter et des exigences auxquelles il n’est plus nécessaire de se plier. Une femme qui accède à de nouvelles responsabilités de direction après des décennies d’expérience professionnelle ne devrait pas être appelée à aborder cette occasion comme si elle avait simplement eu la chance d’être considérée. Elle apporte des connaissances, un jugement et une perspective qui existent indépendamment de la volonté de quiconque de les reconnaître. Accepter un poste de responsabilité n’a pas pour objectif de confirmer la générosité des personnes qui ont lancé l’invitation, mais de participer de manière significative au travail qui doit être accompli.


La prochaine génération mérite quelque chose de plus substantiel qu’une nouvelle collection de messages inspirants encourageant les filles à croire en elles-mêmes. La confiance en soi est précieuse, mais elle ne peut démanteler les obstacles professionnels sans changements correspondants dans les environnements où elle doit s’exercer. Les filles devraient être encouragées à poursuivre leurs ambitions sans qu’on leur enseigne que chaque obstacle rencontré reflète une insuffisance personnelle exigeant davantage de détermination. Les garçons méritent une conception de la masculinité qui ne repose ni sur la supériorité, ni sur la répression des émotions, ni sur le contrôle d’autrui. Les jeunes devraient apprendre que la compétence n’est pas déterminée par le genre, que les responsabilités familiales sont des obligations partagées, que le désaccord ne justifie pas l’humiliation et que le respect de l’autonomie d’autrui n’est pas une simple marque de courtoisie facultative. Ces principes doivent être démontrés dans les familles, les écoles, les milieux de travail, les associations professionnelles et les institutions publiques plutôt que d’être confinés aux campagnes de sensibilisation. Il ne sert pas à grand-chose d’enseigner aux enfants que les femmes et les hommes méritent un respect égal si les adultes qui les entourent continuent d’excuser des comportements qui contredisent cette leçon.


Après des décennies passées à voir les femmes s’établir dans des professions et des institutions qui n’avaient pas été conçues à l’origine pour accueillir leur participation, je trouve de plus en plus déraisonnable qu’on continue d’exiger leur patience. Je n’ai aucune envie de minimiser les réalisations de celles qui nous ont précédées, ni de passer sous silence les possibilités que les générations antérieures se sont battues pour obtenir. Leurs efforts méritent d’être reconnus précisément parce que les changements qu’elles ont poursuivis n’étaient ni inévitables ni librement consentis. Mais la reconnaissance du progrès ne peut devenir une obligation de garder le silence devant ce qui demeure inacceptable, et les réalisations des générations précédentes ne devraient pas servir à démontrer que toute revendication supplémentaire serait inutile. Les femmes ont acquis les qualifications, accompli le travail, assumé les responsabilités et fait preuve du jugement attendu d’elles. Elles ont également dû évoluer dans des cultures professionnelles où l’autorité est trop souvent confondue avec la masculinité, dans des arrangements familiaux où leur temps est considéré comme plus facilement sacrifiable et dans des environnements publics où l’hostilité envers leur indépendance continue de trouver un auditoire. Il est difficile d’imaginer quelle démonstration supplémentaire de compétence ou de persévérance pourrait raisonnablement être exigée avant que la participation égalitaire cesse d’être considérée comme une réalisation exceptionnelle.


L’image d’une femme présidant une réunion dans une salle de conseil bondée peut représenter un changement important, mais elle ne devrait pas être confondue avec l’achèvement du travail. Sa présence ne prouve pas que l’institution soit devenue équitable, que son autorité sera respectée ou que les femmes qui lui succéderont rencontreront moins d’obstacles. Ces résultats dépendent de ce qui se passe une fois la photographie prise : des opinions qui influencent les décisions, de l’expertise qui reçoit une reconnaissance, des comportements qui font l’objet d’une reddition de comptes et de la volonté de l’organisation de réexaminer des pratiques qui ont longtemps avantagé les personnes déjà au pouvoir. Les mêmes questions se posent au-delà des salles de conseil, dans les foyers, les salles de classe, les associations professionnelles, les gouvernements et les communautés. L’objectif n’a jamais été simplement de remplacer un groupe de personnes par un autre tout en préservant les mêmes stéréotypes incontestés concernant l’autorité. Il était d’établir une société dans laquelle la compétence, la responsabilité et le respect ne sont pas répartis selon le genre, et dans laquelle personne n’est tenu de renoncer à son autonomie comme prix de sa participation. Les femmes ont passé des générations à démontrer qu’elles avaient leur place dans des milieux dont elles étaient autrefois exclues. Elles ne devraient pas avoir à consacrer une autre génération à exprimer leur gratitude pour y avoir été admises. L’égalité n’est ni une invitation, ni une faveur, ni une récompense accordée en échange d’une persévérance exceptionnelle. Et la question n’est plus de savoir si les femmes méritent une place à la table des décisions. Elle est de savoir pourquoi quiconque croit encore détenir le pouvoir de la leur accorder.


Références


Global News. (2016, 7 octobre). Donald Trump présente ses excuses après avoir affirmé dans une vidéo de 2005 qu’il pouvait « tout se permettre » avec les femmes [Titre traduit]. https://globalnews.ca/news/2990732/donald-trump-calls-sexist-comments-from-leaked-2005-video-locker-room-talk/


Boynton, S. (2023, 9 mai). Donald Trump reconnu responsable d’agression sexuelle et de diffamation envers l’écrivaine E. Jean Carroll [Titre traduit]. Global News. https://globalnews.ca/news/9685422/trump-carroll-rape-verdict-new-york/


Femmes et Égalité des genres Canada. (s. d.). Qu’est-ce que l’androsphère ? Termes clés, significations et importance du phénomène. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/femmes-egalite-genres/financement/egalite-action/androsphere.html


Statistique Canada. (2023). La fourniture de soins au Canada, 2022. Gouvernement du Canada. https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/catalogue/11-627-M2023004


Statistique Canada. (2026a, 11 mars). Représentation des femmes aux conseils d’administration et aux postes de dirigeantes, 2023. Le Quotidien. https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/260311/dq260311a-fra.htm


Statistique Canada. (2026 b, 31 mars). Différences entre les genres dans les expériences de violence et de comportements sexuels non désirés au Canada, 2025. Le Quotidien. https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/260331/dq260331b-fra.htm


Wray, D. (2024). Prises en sandwich entre les soins non rémunérés aux enfants et ceux prodigués aux adultes ayant besoin de soins : une étude fondée sur le genre. Statistique Canada. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-652-x/89-652-x2024002-fra.htm








 
 
 

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