Magasiner sa santé
- Dominique Paquet

- 17 juil.
- 16 min de lecture
Il n’y a probablement jamais eu, dans toute l’histoire de l’humanité, une époque où l’on a consacré autant de temps, d’argent et d’énergie à tenter d’améliorer sa santé. Nous mesurons notre sommeil, comptons nos pas, surveillons notre fréquence cardiaque, estimons notre âge biologique, analysons notre microbiote intestinal, suivons des médecins et des chercheurs sur les réseaux sociaux, écoutons des balados sur la longévité en nous rendant au travail et remplissons nos armoires de cuisine de produits qui promettent tout à la fois un vieillissement en santé, une meilleure concentration et une plus grande souplesse métabolique. Les connaissances scientifiques progressent à un rythme extraordinaire et nous offrent aujourd’hui une compréhension de la physiologie humaine qu’aucune génération précédente n’aurait pu imaginer. Nous en savons davantage que jamais sur la nutrition, le métabolisme, l’inflammation, l’exercice, la génétique et les maladies chroniques. Pourtant, malgré cette abondance de connaissances, rarement les gens se sont-ils sentis aussi incertains quant à la façon de préserver leur santé, ou aussi convaincus que la réponse se trouve dans le prochain produit à acheter.
Cette incertitude ne résulte pas d’un échec de la science. Bien au contraire. La médecine a accompli des progrès extraordinaires, les sciences de la nutrition approfondissent constamment notre compréhension de la physiologie humaine, et la recherche sur le vieillissement, le métabolisme et les maladies chroniques avance à un rythme remarquable. La confusion est apparue parce que les découvertes scientifiques évoluent désormais au sein d’un immense écosystème commercial qui transforme chaque observation prometteuse en occasion d’affaires. Au moment où une étude scientifique atteint le grand public, elle est souvent passée entre les mains de journalistes en quête d’un titre accrocheur, d’entreprises cherchant à créer un nouveau marché, d’influenceurs désireux d’élargir leur auditoire et d’algorithmes qui récompensent beaucoup plus volontiers la nouveauté et la certitude que la nuance. Quelque part au cours de ce parcours, l’incertitude disparaît peu à peu. Les questions deviennent des conclusions, les résultats prometteurs se transforment en vérités admises et la prudence scientifique cède tranquillement sa place à un marketing d’une efficacité redoutable.
La santé elle-même est ainsi devenue l’un des plus importants marchés de consommation au monde.
Une telle affirmation aurait semblé presque absurde il y a seulement quelques décennies. Bien sûr, on achetait des médicaments lorsqu’on tombait malade et, à l’occasion, quelques vitamines ou produits recommandés par un professionnel de la santé. Aujourd’hui, toutefois, nous magasinons notre santé de façon continue. Les rayons des pharmacies s’allongent d’année en année, les fabricants de suppléments lancent des milliers de nouveaux produits, et le mieux-être est devenu une industrie évaluée en centaines de milliards de dollars. Chaque fonction physiologique semble désormais avoir son intervention, chaque symptôme son protocole, chaque résultat d’analyse sa stratégie d’optimisation et chaque étape de la vie sa gamme de produits promettant un vieillissement plus harmonieux, un métabolisme plus performant, une inflammation réduite, une énergie retrouvée ou une longévité accrue. Il devient étonnamment facile de croire que le prochain achat réussira là où le précédent a échoué, non pas parce que nous sommes naïfs, mais parce que cette promesse est profondément séduisante.
Le succès de ce marché ne repose d’ailleurs pas sur la crédulité des consommateurs, mais sur quelque chose de beaucoup plus fondamental. La plupart des gens ne recherchent pas des raccourcis parce qu’ils refusent de faire des efforts. Ils les recherchent parce que la vie moderne est exigeante et que la santé semble souvent demander davantage de temps, d’énergie et de constance que ce qu’ils croient pouvoir offrir. Ils essaient de perdre du poids tout en conciliant un emploi prenant, des responsabilités familiales, des parents vieillissants, des difficultés financières et des nuits trop courtes. Ils vivent avec des douleurs chroniques, des troubles digestifs, des maladies auto-immunes, de l’hypertension, de la fatigue, de l’anxiété, de la dépression ou simplement avec l’impression que leur corps ne récupère plus comme auparavant. Dans un tel contexte, la promesse qu’une intervention soigneusement conçue puisse simplifier un parcours devenu complexe devient presque irrésistible. Bien peu de gens achètent des suppléments parce qu’ils aiment avaler des capsules chaque matin ou demandent une ordonnance parce qu’ils souhaitent ajouter un médicament à une armoire déjà bien remplie. Ils achètent une possibilité. Ils achètent l’espoir que la vie puisse devenir un peu plus facile, que leur santé puisse s’améliorer et que leur avenir ne soit pas entièrement dicté par les habitudes du passé.
Il n’y a rien de déraisonnable dans cet espoir. Dans bien des cas, la médecine moderne et les sciences de la nutrition produisent effectivement des résultats extraordinaires. Les antibiotiques ont transformé le traitement des maladies infectieuses. L’insuline a changé la vie de millions de personnes vivant avec le diabète. Les progrès réalisés en cardiologie, en oncologie, en médecine d’urgence, en chirurgie et dans de nombreux autres domaines ont considérablement amélioré à la fois l’espérance et la qualité de vie. Une supplémentation appropriée peut corriger de véritables carences nutritionnelles, et les découvertes scientifiques continuent d’élargir notre compréhension de la physiologie humaine d’une manière qui mérite toute notre attention. La difficulté apparaît lorsque la réussite commerciale dépend de la capacité à convaincre les gens que leur santé peut être transformée principalement par l’acquisition du prochain produit plutôt que par une réflexion sur les conditions qui ont progressivement façonné cette santé. L’industrie de la santé est devenue extraordinairement efficace pour vendre des interventions. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’il s’agit de convaincre que, malgré tous les progrès de la science, aucune intervention ne peut remplacer de manière durable l’effort quotidien, répétitif et souvent peu spectaculaire, qui consiste simplement à vivre d’une manière permettant à la physiologie humaine de fonctionner comme elle a toujours été conçue pour le faire.
La distinction est importante, car ce phénomène dépasse largement les tablettes des pharmacies ou les magasins de produits naturels. Les sociétés pharmaceutiques, l’industrie du mieux-être, les entreprises technologiques, les influenceurs des médias sociaux et même certains professionnels de la santé participent tous, chacun à leur façon, au même marché, bien qu’ils aiment souvent se présenter comme fondamentalement différents les uns des autres. L’industrie pharmaceutique parle de traitement des maladies et d’interventions thérapeutiques. L’industrie du mieux-être préfère le vocabulaire de l’optimisation, de la santé naturelle, de la détoxification ou de la longévité. Les entreprises technologiques promettent une meilleure connaissance de soi grâce aux données, tandis que les influenceurs prétendent simplifier des découvertes scientifiques de plus en plus complexes en conseils faciles à appliquer au quotidien. Les produits diffèrent, les clientèles se chevauchent partiellement et les philosophies semblent parfois s’opposer, mais tous prospèrent grâce à une même idée : celle selon laquelle une meilleure santé se trouve généralement à un achat près.
La science raconte pourtant une histoire bien différente. Elle progresse lentement, par étapes successives, et chaque réponse soulève presque toujours de nouvelles questions. Les chercheurs sont formés pour discuter des limites de leurs travaux, reconnaître les incertitudes et éviter de tirer des conclusions dépassant ce que les données permettent réellement d’affirmer. Le marketing, lui, ne peut se permettre le luxe de l’incertitude. Les produits ne se vendent pas en mettant l’accent sur ce qui demeure inconnu. Ils se vendent en inspirant confiance, en simplifiant la complexité et en présentant des résultats préliminaires comme des certitudes. Au moment où l’information scientifique parvient au grand public, elle a souvent été filtrée par des journalistes en quête de titres accrocheurs, par des entreprises cherchant à se démarquer de leurs concurrents et par des algorithmes qui récompensent davantage la nouveauté, la certitude et les réactions émotives que la prudence ou la nuance. Il n’est donc guère étonnant que tant de consommateurs aient aujourd’hui l’impression que, tous les quelques mois, une nouvelle découverte vient renverser tout ce que l’on croyait savoir auparavant.
L’enthousiasme exceptionnel suscité récemment par les agonistes des récepteurs du GLP-1 illustre parfaitement cette dynamique. Initialement développés comme traitement du diabète de type 2, puis reconnus pour leurs effets bénéfiques chez de nombreuses personnes vivant avec l’obésité, ces médicaments représentent une avancée importante de la médecine moderne. Leur efficacité dans le traitement de ces indications est aujourd’hui solidement établie. Ce qui retient tout autant l’attention, toutefois, est la rapidité avec laquelle le discours public s’est élargi bien au-delà de ces indications. Il devient difficile d’ouvrir un journal, d’écouter un balado ou de parcourir les réseaux sociaux sans tomber sur des discussions laissant entendre que ces médicaments pourraient également transformer les comportements liés à la consommation d’alcool, les dépendances, les maladies cardiovasculaires, l’inflammation, les maladies neurodégénératives, le vieillissement ou même la longévité. Certains éditorialistes vont jusqu’à se demander si ces médicaments ne devraient pas éventuellement être envisagés pour une grande partie de la population. Certaines de ces hypothèses seront peut-être confirmées au fil du temps. D’autres ne résisteront peut-être pas à l’épreuve de la recherche. Personne ne peut actuellement le savoir avec certitude, parce que les questions portant sur les effets à long terme exigent, par définition, des observations à long terme. La curiosité scientifique est parfaitement légitime. Présenter cette curiosité comme si elle constituait déjà une certitude scientifique relève d’une tout autre démarche.
Cette façon de procéder s’est répétée suffisamment souvent pour qu’elle nous incite à faire preuve d’un sain esprit critique plutôt que d’un enthousiasme aveugle. Chaque génération semble persuadée d’avoir enfin découvert l’intervention qui permettra de résoudre les problèmes que les générations précédentes n’avaient pas réussi à surmonter. Hier, il s’agissait des mégadoses d’antioxydants, des régimes pauvres en gras, des cures de détoxification, des baies miraculeuses, des champignons médicinaux, des poudres de légumes verts, de l’hormonothérapie, des suppléments personnalisés, des montres intelligentes ou encore des plus récents protocoles de longévité. Demain, ce sera vraisemblablement autre chose. Certaines de ces innovations trouveront une place durable dans les pratiques fondées sur les données probantes. D’autres disparaîtront discrètement lorsque des études de meilleure qualité viendront tempérer l’optimisme qui les accompagnait. Les produits changent constamment. Le scénario, lui, demeure étonnamment le même. Nous continuons d’espérer que la science découvrira un moyen de nous soustraire aux conséquences physiologiques de notre mode de vie, pendant que notre physiologie, elle, continue de répondre fidèlement à nos habitudes quotidiennes, sans le moindre intérêt pour les tendances du moment.
Aucune de ces observations ne constitue une critique du progrès scientifique ou de la médecine moderne. Il serait intellectuellement malhonnête d’ignorer la contribution extraordinaire de la médecine à la réduction de la souffrance humaine et à la prolongation de l’espérance de vie. Les antibiotiques, les vaccins, l’insuline, l’anesthésie, les traitements cardiovasculaires, la médecine d’urgence et d’innombrables autres avancées ont transformé des maladies autrefois souvent mortelles en problèmes de santé qui peuvent aujourd’hui être traités ou maîtrisés pendant de nombreuses années. Ces progrès méritent d’être reconnus. La difficulté apparaît lorsque les intérêts commerciaux, l’emballement médiatique et l’enthousiasme collectif déplacent progressivement la conversation de ce qu’une intervention a réellement démontré vers tout ce que l’on espère encore qu’elle accomplira un jour. L’espoir a toujours joué un rôle essentiel dans les progrès de la médecine. Il est aussi devenu l’un des produits les plus rentables de l’industrie de la santé.
L’industrie pharmaceutique n’est toutefois pas la seule à participer à cette dynamique. L’industrie du mieux-être est devenue tout aussi habile à vendre des certitudes, tout en se présentant souvent comme l’antidote à la médecine conventionnelle. Les médicaments sur ordonnance y sont remplacés par des solutions « naturelles », la prise en charge de la maladie cède la place à l’optimisation, et le traitement fait place au biohacking, à la nutrition fonctionnelle, aux cures de désintoxication ou aux protocoles personnalisés de longévité. Le vocabulaire change, mais le message demeure étonnamment semblable. La santé est présentée comme quelque chose que l’on peut acheter sous des formes de plus en plus sophistiquées, pourvu que l’on soit prêt à investir dans le prochain supplément, la prochaine analyse de laboratoire, le prochain appareil connecté ou le prochain programme complet censé révéler le plein potentiel de notre organisme. Des industries différentes ont fini par adopter des modèles d’affaires étonnamment similaires, parce qu’elles ont compris une vérité gênante sur la nature humaine : il est beaucoup plus facile de vendre l’espoir que la patience.
L’ironie, c’est que plusieurs de ces produits et de ces interventions reposent sur des observations scientifiques parfaitement légitimes. Un nutriment peut effectivement jouer un rôle essentiel dans la physiologie humaine. Un médicament peut produire des bénéfices importants chez des patients soigneusement sélectionnés. Une voie métabolique peut réellement influencer le métabolisme, l’inflammation ou la santé cardiovasculaire. C’est entre ces observations et la campagne de marketing qui les accompagne qu’une distinction fondamentale tend à disparaître. Soutenir un aspect de la physiologie n’est pas la même chose que compenser les conséquences cumulatives de plusieurs décennies passées à vivre d’une manière que notre organisme n’a jamais été conçu pour tolérer. Un supplément peut corriger une carence, mais il ne remplacera jamais la richesse nutritionnelle d’une alimentation équilibrée maintenue pendant des années. Un médicament peut améliorer la régulation de la glycémie, mais il ne développera ni la masse musculaire, ni la capacité cardiovasculaire, ni la souplesse métabolique, ni la résilience psychologique que procure une activité physique régulière. Une montre intelligente peut fournir une quantité impressionnante de données sur le sommeil, mais elle demeure incapable de convaincre son propriétaire de se coucher une heure plus tôt. Les interventions accomplissent souvent exactement ce pour quoi elles ont été conçues. La déception apparaît lorsqu’on leur attribue des responsabilités qui n’ont jamais été les leurs.
Nous avons progressivement entraîné la médecine dans cette même logique, pour des raisons qui sont en grande partie compréhensibles. Les systèmes de santé sont conçus avant tout pour diagnostiquer, traiter et prendre en charge la maladie, et beaucoup moins pour accompagner les patients dans le lent processus de transformation d’habitudes construites au fil des décennies. Les médecins exercent dans un contexte de pénurie de ressources, de surcharge administrative, de listes d’attente grandissantes et de consultations qui laissent rarement suffisamment de temps pour explorer les nombreux facteurs qui influencent la santé. Ces réalités méritent d’être reconnues. Elles ne devraient toutefois jamais servir à expliquer un modèle de soins qui se tourne trop facilement vers l’ordonnance avant même que la véritable conversation n’ait commencé. Écouter attentivement, poser les bonnes questions, s’intéresser à l’alimentation, au sommeil, au mouvement, au stress, à la consommation d’alcool, aux conditions de vie et aux habitudes quotidiennes demande du temps, certes, mais exige surtout de la curiosité intellectuelle. Lorsque ces conversations disparaissent presque complètement de la consultation médicale, les médicaments risquent de devenir la réponse par défaut à des problèmes qui se sont pourtant développés pendant des années sous l’effet combiné du mode de vie et de la physiologie.
C’est à ce moment que la discussion devient plus gênante, parce que la responsabilité ne repose plus uniquement sur les industries ou les professionnels de la santé. Les patients portent eux aussi une part de responsabilité, même si la façon dont on présente aujourd’hui cette notion mérite d’être examinée. Notre culture semble de plus en plus mal à l’aise avec l’idée de responsabilité personnelle, préférant rassurer les gens en leur répétant que leurs problèmes de santé ne sont pas de leur faute. Cette affirmation contient une part importante de vérité. Personne ne choisit son patrimoine génétique, son enfance, les conditions socioéconomiques dans lesquelles il grandit, ni plusieurs des facteurs qui influencent sa santé tout au long de sa vie. Les traumatismes, la pauvreté, le stress chronique, les expériences négatives durant l’enfance, l’environnement et l’accès aux soins exercent tous une influence bien réelle sur la physiologie. Les ignorer serait scientifiquement inexact autant qu’humainement injuste.
Comprendre ces influences ne signifie toutefois pas qu’elles nous dégagent de toute responsabilité. Au fil des années, une frontière importante s’est estompée entre la compassion et la déresponsabilisation. La compassion cherche à comprendre pourquoi une personne éprouve des difficultés. La déresponsabilisation laisse progressivement croire que la possibilité de changer dépend presque entièrement de facteurs extérieurs. La différence est fondamentale, parce que l’une préserve le pouvoir d’agir alors que l’autre l’affaiblit peu à peu. Reconnaître que des années de stress chronique ont contribué à développer de mauvaises habitudes alimentaires ne modifie en rien les conséquences physiologiques de ces habitudes. Comprendre qu’une personne n’aime pas faire de l’exercice, travaille de longues heures ou termine ses journées complètement épuisée ne change pas la façon dont les muscles réagissent à l’inactivité ni celle dont le système cardiovasculaire répond au mouvement. De ce point de vue, le corps fait preuve d’une remarquable constance. Il ne juge pas, ne négocie pas et ne distribue ni récompenses ni punitions. Il s’adapte simplement, jour après jour, aux conditions auxquelles il est exposé de façon répétée, qu’elles soient le résultat de la nécessité, des habitudes, de la commodité ou de choix pleinement conscients.
C’est probablement ce qui explique pourquoi la promesse d’une solution simple demeure si séduisante. Le changement durable exige quelque chose qu’aucun produit ne pourra jamais accomplir à notre place. Il demande de la répétition, de la constance et une accumulation de décisions qui, prises isolément, paraissent souvent banales, mais qui deviennent profondément transformatrices lorsqu’elles se répètent pendant des mois et des années. Préparer davantage de repas à la maison plutôt que de dépendre d’aliments ultra-transformés ne suscitera jamais le même enthousiasme qu’un nouveau médicament annoncé à grand renfort de manchettes. Se coucher trente minutes plus tôt ne fera probablement jamais la une. Faire de la musculation trois fois par semaine a peu de chances de devenir une tendance virale sur les réseaux sociaux. Marcher après le souper n’a rien de révolutionnaire ni de technologiquement sophistiqué. Aucune de ces habitudes ne peut être brevetée, commercialisée ou présentée comme une innovation majeure, précisément parce qu’elles améliorent silencieusement la physiologie humaine depuis aussi longtemps que l’être humain existe. Leur efficacité n’a jamais reposé sur leur nouveauté. Elle a toujours reposé sur leur constance.
À un moment ou à un autre, toute réflexion sérieuse sur la santé finit par nous ramener au même carrefour. D’un côté se trouve la recherche incessante de la prochaine intervention susceptible de rendre le parcours un peu plus facile. De l’autre se trouve l’acceptation d’une réalité beaucoup moins séduisante : aussi extraordinaires que soient les progrès de la médecine, de la nutrition et de la science, aucun d’entre eux ne peut vivre à notre place. Aucun médecin ne choisira le déjeuner de demain. Aucun pharmacien ne fera notre promenade quotidienne. Aucune entreprise de suppléments ne développera notre masse musculaire, n’améliorera notre capacité cardiovasculaire, ne rétablira des habitudes de sommeil perturbées ou ne réduira les effets physiologiques du stress chronique simplement en mettant un nouveau produit sur les tablettes. Ces responsabilités demeurent obstinément impossibles à déléguer, parce qu’elles appartiennent aux gestes ordinaires qui façonnent silencieusement notre physiologie jour après jour.
Ce n’est évidemment pas un message très vendeur. Il n’a ni le caractère spectaculaire des découvertes scientifiques ni l’attrait des innovations présentées comme révolutionnaires. Il nous oblige à reconnaître une réalité que notre époque préfère souvent contourner : si nous ne choisissons pas toujours les circonstances dans lesquelles nous vivons, nous demeurons néanmoins responsables de la manière dont nous y participons. Il existe une différence fondamentale entre reconnaître les facteurs qui influencent notre santé et croire que ces facteurs en déterminent entièrement l’issue. Nos gènes influencent notre point de départ, mais ils ne préparent pas nos repas. Notre enfance peut façonner notre relation avec la nourriture, l’activité physique, le sommeil ou le stress, mais elle ne prend pas les décisions à notre place aujourd’hui. Une carrière exigeante peut expliquer une fatigue bien réelle, mais elle ne protège pas notre organisme des conséquences de plusieurs années passées à négliger ses besoins fondamentaux. Ces observations ne cherchent pas à culpabiliser qui que ce soit. Elles rappellent simplement que le pouvoir d’agir demeure l’un des déterminants les plus précieux de la santé, et qu’aucune industrie, aucun professionnel de la santé et aucun médicament ne peut nous le faire à notre place.
Cette distinction s’est progressivement estompée à mesure que le discours sur la santé est devenu davantage centré sur le réconfort que sur la responsabilité. La compassion occupe une place essentielle dans les soins de santé, car il est impossible de comprendre une personne sans chercher à comprendre le parcours qui l’a menée jusqu’à nous. La compassion ne devrait toutefois jamais remplacer l’honnêteté, pas plus que l’empathie ne devrait exiger que l’on fasse abstraction du fonctionnement de la physiologie humaine. L’un des messages les plus démoralisants que puisse transmettre un professionnel de la santé consiste à laisser croire que les possibilités de changement se trouvent presque entièrement à l’extérieur de la personne. Répéter à quelqu’un que rien n’est de sa faute peut procurer un soulagement temporaire, mais cela peut aussi l’amener à croire que très peu de choses dépendent encore de lui. Le corps raconte une histoire bien différente. Il continue de s’adapter tout au long de la vie. Il répond au mouvement, à l’alimentation, au sommeil, à la récupération et aux habitudes répétées avec une remarquable fidélité, indépendamment de l’âge, des erreurs passées ou des raisons qui expliquent l’apparition de ces habitudes.
La contribution la plus importante des professionnels de la santé n’est peut-être donc pas simplement de traiter les maladies, mais d’aider les personnes à retrouver cette capacité de participer activement à leur propre santé. Cette mission exige beaucoup plus que la rédaction d’ordonnances ou la recommandation de suppléments. Elle suppose des conversations qui reconnaissent la complexité de la vie moderne sans pour autant s’y résigner, qui tiennent compte des véritables obstacles sans réduire les individus à ces obstacles, et qui rappellent que les médicaments peuvent parfois être indispensables, que les suppléments peuvent, dans certaines circonstances, jouer un rôle utile, mais qu’aucun des deux n’a jamais été conçu pour remplacer les fondements sur lesquels la santé s’est toujours construite. L’objectif ne devrait pas être de créer des consommateurs permanents de soins ou de produits de santé. Il devrait être d’accompagner les personnes afin qu’elles retrouvent progressivement la capacité de prendre leur santé en main et de dépendre moins des interventions extérieures.
Cette responsabilité appartient d’ailleurs à l’ensemble des professions qui gravitent autour de la santé. Les nutritionnistes devraient parler davantage des repas que des suppléments. Les professionnels de l’activité physique devraient accorder autant d’importance à la constance qu’à la performance. Les pharmaciens devraient favoriser les échanges éclairés plutôt que l’acceptation passive. Les chercheurs devraient continuer à reconnaître les zones d’incertitude lorsque celles-ci existent réellement. Les journalistes devraient résister à la tentation de présenter des résultats préliminaires comme des vérités établies simplement parce que les certitudes attirent davantage l’attention que les nuances. Les influenceurs, enfin, gagneraient à rappeler plus souvent que l’expérience personnelle ne constitue pas une preuve scientifique. Chacun, à sa manière, contribue à façonner la perception que le public entretient de la santé et des moyens de la préserver.
Chez TRIVENA, la santé n’a jamais été perçue comme un produit que l’on peut acheter, optimiser à l’infini ou confier entièrement à quelqu’un d’autre. Elle est comprise comme le résultat cumulatif de milliers d’interactions quotidiennes entre notre physiologie et la manière dont nous choisissons de vivre. Chaque repas, chaque nuit de sommeil, chaque promenade, chaque séance de musculation, chaque période de stress, chaque heure passée assise, chaque conversation nourrissante, chaque décision de cuisiner plutôt que d’ouvrir un emballage ajoute une nouvelle dimension à cette relation permanente entre le corps et son environnement. Pris isolément, ces gestes paraissent souvent anodins, ce qui explique sans doute pourquoi ils sont si facilement éclipsés par des produits promettant des résultats plus rapides et plus spectaculaires. Pourtant, la physiologie a toujours récompensé la répétition beaucoup plus généreusement que la nouveauté. Elle ne s’intéresse guère à ce qui capte momentanément notre attention. Elle répond à ce que nous faisons de façon répétée.
Magasiner sa santé continuera sans doute de faire partie de la réalité moderne. De nouveaux médicaments continueront de transformer le traitement de nombreuses maladies, la recherche en nutrition poursuivra son évolution, et certains suppléments trouveront, avec raison, leur place dans une pratique véritablement fondée sur les données probantes. Le progrès ne devrait jamais être rejeté parce qu’il est nouveau. De même, l’innovation ne devrait pas être opposée à une vision idéalisée d’un retour au « naturel ». La véritable question n’est pas de savoir si la médecine, les suppléments ou la technologie ont leur place dans les soins de santé. Ils l’ont, sans aucun doute. La question consiste plutôt à ne jamais oublier pourquoi ils ont été conçus, et surtout, ce qu’ils ne pourront jamais remplacer.
Le marché continuera de proposer un nouveau produit, un nouveau protocole, une nouvelle promesse et une nouvelle raison de croire que la solution définitive est enfin arrivée. La physiologie humaine, elle, continue de nous transmettre un message beaucoup plus discret, mais infiniment plus constant. La santé se construit beaucoup moins par ce que nous achetons à l’occasion que par ce que nous faisons, jour après jour, année après année. Cette réalité ne fera probablement jamais l’objet d’une campagne publicitaire de plusieurs milliards de dollars. Elle demeure pourtant le fondement sur lequel toute amélioration durable de la santé a toujours reposé.




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