La fausse économie de la restauration rapide : pourquoi « manger sainement coûte trop cher » ne tient plus la route
- Dominique Paquet

- 3 févr.
- 6 min de lecture
Pendant des années, un argument a circulé avec une telle insistance qu’il a fini par sembler indiscutable : bien manger coûterait trop cher, et les personnes disposant de moins de ressources financières seraient inévitablement poussées vers la restauration rapide et les aliments ultra-transformés parce qu’ils seraient plus abordables. Ce discours revient dans les médias, les débats de politiques publiques et les conversations quotidiennes. Il est souvent présenté comme une explication empathique à la hausse des maladies chroniques et à l’insécurité alimentaire. Pourtant, lorsqu’on examine cette affirmation de plus près, elle résiste mal à l’analyse. Non pas parce que l’insécurité alimentaire n’existe pas, mais parce que l’idée selon laquelle la restauration rapide serait l’option la plus économique ne reflète plus la réalité actuelle.
Au Canada, le prix de la restauration rapide a augmenté de façon constante au cours de la dernière décennie, souvent plus rapidement que celui de nombreux aliments de base vendus en épicerie (Statistique Canada, 2023). Ce qui était autrefois présenté comme une solution peu coûteuse est devenu, en pratique, un produit de commodité relativement dispendieux. Un seul repas de restauration rapide coûte désormais fréquemment autant, sinon plus, qu’un repas simple préparé à la maison à partir d’ingrédients de base, tout en offrant une valeur nutritionnelle nettement inférieure. Malgré cela, la perception de la restauration rapide comme option « bon marché » persiste.
Les prix affichés sur les menus sont rarement représentatifs du coût réel. Dans la pratique, un repas comprend presque toujours une boisson, un accompagnement, parfois un dessert, sans compter les taxes et les frais de livraison. Ce qui semble abordable au premier coup d’œil peut rapidement atteindre le coût de plusieurs repas cuisinés à la maison. Les données de Statistique Canada montrent que les ménages canadiens, tous niveaux de revenu confondus, consacrent une part croissante de leur budget alimentaire aux repas pris à l’extérieur, tandis que la part consacrée à l’épicerie diminue (Statistique Canada, 2023). Cette tendance reflète davantage une évolution des habitudes qu’une contrainte économique inévitable.
L’argument selon lequel les fruits et légumes seraient intrinsèquement inabordables mérite également d’être nuancé. Certains aliments frais peuvent effectivement être coûteux, notamment hors saison ou dans les régions éloignées. Cette réalité ne doit pas être minimisée. Toutefois, réduire l’alimentation saine à des produits frais coûteux ou spécialisés fausse le débat. Une alimentation nutritive ne repose pas sur des aliments importés ou haut de gamme. Plusieurs des aliments les plus abordables sur le marché au Canada sont aussi parmi les plus nutritifs : avoine, riz, lentilles, légumineuses sèches, œufs, légumes racines, choux, oignons, poissons en conserve et légumes surgelés sans additif.
Lorsque ces aliments constituent la base des repas, le coût par portion diminue considérablement. Un sac de lentilles sèches permet de préparer plusieurs repas à une fraction du coût de repas répétés au restaurant. Un poulet entier, souvent vendu à prix réduit, peut fournir des repas pendant plusieurs jours et servir à la préparation de soupes ou de bouillons. Les légumes surgelés, souvent sous-estimés, sont généralement moins chers que les légumes frais et conservent une grande partie de leur valeur nutritionnelle. Ces aliments ne sont ni marginaux ni élitistes ; ils font partie des options les plus économiques.
Ce qui fait souvent obstacle n’est pas le prix, mais le savoir-faire. Au fil des générations, les compétences culinaires de base se sont progressivement perdues. Des repas autrefois préparés à la maison ont été remplacés par des aliments prêts-à-manger ou des repas pris à l’extérieur. En parallèle, la transmission des connaissances culinaires simples a diminué. Beaucoup de personnes n’ont jamais appris à planifier des repas, à cuisiner à partir d’ingrédients de base ou à optimiser leurs achats alimentaires. Sans ces compétences, les aliments peu transformés semblent compliqués, peu pratiques ou même risqués sur le plan financier.
Cette perte de littératie culinaire influence profondément la perception des coûts. Lorsqu’on ne sait pas comment transformer des légumineuses sèches ou un chou en repas, ces aliments paraissent peu rentables. À l’inverse, un produit prêt à consommer, même plus cher, semble sécurisant parce qu’il ne demande aucun effort supplémentaire. Le problème est alors présenté comme financier plutôt qu’éducatif ou culturel, ce qui, bien que compréhensible, demeure réducteur et limitant.
Les habitudes de consommation hors de l’épicerie renforcent ce paradoxe. Il est fréquent d’entendre des plaintes concernant le prix des aliments frais, tout en observant des dépenses régulières pour des cafés spécialisés, des collations transformées, de l’alcool ou des repas pris sur le pouce. Ces dépenses, prises isolément, semblent anodines. Cumulées, elles dépassent souvent le coût d’une semaine complète d’aliments de base. Il ne s’agit pas d’un jugement moral, mais d’un constat sur la manière dont certaines dépenses sont normalisées, tandis que d’autres sont perçues comme excessives.
Les analyses des médias canadiens ont d’ailleurs souligné que les prix de la restauration rapide ont augmenté alors que les portions ont diminué et que la qualité nutritionnelle est demeurée faible (CBC News, 2025). Les menus à bas prix ont pratiquement disparu, remplacés par des offres groupées plus coûteuses. Pendant ce temps, les aliments de base, comme les pommes de terre, l’avoine, le riz et les légumineuses, ont connu des hausses de prix plus modérées. L’avantage économique de la restauration rapide s’est largement érodé, même si le discours dominant n’a pas encore évolué.
Un autre élément souvent absent de cette discussion est la notion de fausse économie. Chercher les calories les moins chères à court terme peut entraîner des coûts bien plus élevés à long terme. Une alimentation riche en aliments ultra-transformés est associée à une augmentation du risque de maladies chroniques, telles que le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires et les troubles métaboliques (Agence de la santé publique du Canada, 2022). Les coûts liés à ces conditions dépassent largement les économies apparentes réalisées à l’épicerie ou au restaurant.
Cela ne signifie pas que les individus doivent être tenus responsables de problèmes systémiques, comme la pauvreté, le manque d’accès aux commerces alimentaires ou des horaires de travail exigeants. Toutefois, même dans ces contextes, la restauration rapide n’est pas la seule option réaliste. Des repas simples, répétitifs, préparés en plus grande quantité, l’utilisation d’aliments surgelés ou en conserve et une planification minimale peuvent réduire considérablement les coûts et l’effort requis.
La véritable question n’est donc pas de savoir si manger sainement est abordable en théorie, mais si les personnes disposent des outils nécessaires pour le rendre abordable en pratique. Cuisiner ne requiert ni recettes complexes ni équipement coûteux, mais un ensemble limité de compétences de base. Lorsque ces compétences font défaut, les aliments de commodité deviennent la norme et leur coût élevé est perçu comme inévitable.
À cela s’ajoute l’intérêt économique de l’industrie alimentaire à maintenir l’idée que bien manger est compliqué, long et coûteux. Les aliments ultra-transformés génèrent des profits élevés et reposent sur une consommation répétée. Les aliments peu transformés, beaucoup moins. Les messages publicitaires axés sur la rapidité et l’indulgence renforcent l’idée que cuisiner est irréaliste, accentuant ainsi la perception erronée du coût de l’alimentation saine.
Repenser la question de l’accessibilité alimentaire exige de déplacer le regard, du blâme vers l’autonomisation. Plutôt que de se demander pourquoi les gens font de « mauvais choix », il est plus pertinent de se demander pourquoi tant de personnes n’ont jamais appris à cuisiner simplement, à planifier leurs achats ou à évaluer le véritable coût de la commodité. Lorsqu’une personne développe une confiance minimale en cuisine, chaque dollar dépensé en nourriture prend une valeur différente.
Chez TRIVENA, nous croyons que la santé ne se construit ni dans la perfection, ni dans la restriction, ni dans la culpabilité, mais dans la compréhension, l’autonomie et des choix éclairés. Notre mission est de remettre en question les récits simplistes entourant l’alimentation, la santé et l’accessibilité, tout en reconnaissant les contraintes réelles du quotidien. En redonnant accès à des connaissances de base, à des compétences pratiques et à une vision plus claire des conséquences à long terme, TRIVENA cherche à aider les individus à sortir de décisions réactives dictées par la commodité pour adopter des habitudes durables favorisant le bien-être physique, mental et émotionnel. L’éducation, et non le jugement, est le point de départ du changement.
En définitive, l’affirmation selon laquelle manger sainement coûterait trop cher simplifie à l’excès une réalité beaucoup plus complexe. La hausse des prix alimentaires est bien réelle, et l’insécurité alimentaire demeure un enjeu sérieux au Canada. Toutefois, l’idée que la restauration rapide serait l’option la plus abordable ne correspond plus aux prix actuels ni à l’ensemble des facteurs en jeu. Remettre ce récit en question ne nie pas les inégalités ; cela permet de sortir d’un discours fataliste qui limite les possibilités. Une alimentation principalement composée d’aliments simples et peu transformés n’est ni une obligation morale ni une garantie de santé parfaite, mais elle demeure une option souvent plus accessible qu’on ne le croit lorsqu’on dispose des connaissances et des outils appropriés.
Références
CBC News. (2025). The fast-food industry is trying to lure in Gen Z diners. Is the meal deal helping? Canadian Broadcasting Corporation. https://www.cbc.ca/news/business/fast-food-industry-gen-z-diners-9.6971302
Agence de santé publique du Canada. (2024). Commentaire – La prescription alimentaire au Canada : données probantes, critiques et possibilités. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/rapports-publications/promotion-sante-prevention-maladies-chroniques-canada-recherche-politiques-pratiques/vol-44-no-6-2024/prescription-alimentaire-canada-donnees-probantes-critiques-possibilites.html
Statistique Canada. (2023). Dépenses alimentaires détaillées. Gouvernement du Canada. https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1110012501&request_locale=fr
Health Canada. (2025). Guide alimentaire canadien. Une saine alimentation à la maison. Government of Canada. https://guide-alimentaire.canada.ca/fr/conseils-pour-alimentation-saine/maison/
Association canadienne de santé publique. (2025). Maladies chroniques et santé publique au Canada. https://www.cpha.ca/fr/maladies-chroniques




Commentaires