L’espace entre deux états : quand on est pas malade, mais pas tout à fait en santé
- Dominique Paquet

- 24 avr.
- 8 min de lecture
Il existe un moment, souvent étiré sur des mois, parfois sur des années, où quelque chose commence à se décaler dans le corps d’une façon difficile à nommer et encore plus difficile à expliquer, une modification discrète qui ne s’impose pas avec urgence, mais qui s’installe plutôt en arrière-plan du quotidien, là où elle est tolérée, rationalisée, puis progressivement intégrée à ce qui finit par être perçu comme normal. L’énergie n’est plus tout à fait la même, sans pour autant sembler suffisamment basse pour justifier une inquiétude. Le sommeil devient plus léger, ponctué de réveils qui paraissent anodins sur une nuit donnée, mais qui, accumulés, finissent par modifier la qualité du repos. La digestion devient imprévisible, sans gravité apparente, mais assez instable pour être remarquée puis rapidement écartée. L’humeur fluctue subtilement, la concentration s’effrite plus facilement, la peau change, les articulations réagissent différemment au réveil. Rien de tout cela n’est spectaculaire, rien n’est alarmant, et pourtant, l’ensemble reflète un état qui n’est plus tout à fait équilibré.
C’est dans cet espace que la majorité des gens évoluent beaucoup plus longtemps qu’ils ne le réalisent, pas assez malades pour recevoir un diagnostic, pas suffisamment en santé pour se sentir pleinement bien dans leur corps, n’avançant dans leurs routines qu’avec une impression diffuse de déséquilibre qui ne se traduit ni dans un dossier médical, ni dans un résultat d’analyse ni dans une ordonnance. Cet espace ne cadre pas facilement avec la structure des soins de santé modernes, non pas parce qu’il est sans importance, mais parce qu’il est difficile à définir, et ce qui est difficile à définir devient difficile à mesurer, et ce qui ne peut être mesuré est souvent mis de côté au profit de ce qui peut être observé, écarté et, au besoin, traité par prescription.
Au Canada, cette réalité est façonnée non seulement par la manière dont les soins sont prodigués, mais aussi par la manière dont ils sont accessibles. Un système de santé publique, financé collectivement, permet d’obtenir des soins essentiels sans coût direct au moment de la consultation, ce qui constitue une force indéniable, mais qui influence également les comportements d’une façon plus nuancée qu’on ne le reconnaît habituellement. Lorsqu’un service est accessible, même au prix de délais d’attente, il devient naturel d’y rester, plutôt que de se tourner vers des approches complémentaires qui impliquent des frais à débourser. Les options axées sur la nutrition, les habitudes de vie ou les approches intégratives sont rarement couvertes en totalité par les assurances, lorsqu’elles le sont, et sont souvent limitées par des plafonds annuels. Ce n’est pas tant un refus de ces approches qu’une hésitation, un calcul implicite entre le coût et la nécessité perçue, surtout en l’absence d’un diagnostic officiel qui viendrait en justifier l’investissement.
Parallèlement, de nombreuses personnes ressentent, souvent avec une certaine clarté, que quelque chose ne va pas tout à fait, même si elles ne disposent pas des mots pour le décrire dans un langage clinique. Cette intuition, qui devrait servir de signal précoce, est fréquemment mise de côté lorsqu’elle ne correspond pas aux résultats d’examens ou lorsqu’elle est accueillie par une forme de réassurance indiquant que tout semble normal. Il n’est pas rare d’entendre des récits similaires se répéter dans les familles, entre amis, dans les milieux de travail : des préoccupations exprimées, des symptômes décrits, et une réponse qui, sans être volontairement dismissive, n’entre pas réellement en résonance avec ce qui est vécu. Avec le temps, cette dynamique peut éroder la confiance envers sa propre perception, amenant certaines personnes à douter de la pertinence de ce qu’elles ressentent.
Dans le cadre de la consultation médicale, la structure même de l’échange oriente la discussion. Les antécédents familiaux sont systématiquement abordés, souvent de manière approfondie, ce qui reflète une compréhension établie du rôle de la prédisposition génétique dans le risque de maladie. Cette étape est essentielle, mais son importance peut parfois occulter d’autres facteurs qui, sur le long terme, exercent une influence tout aussi déterminante, sinon davantage. Les données actuelles suggèrent qu’une proportion relativement faible des maladies chroniques est principalement attribuable à des facteurs génétiques, souvent estimée à moins de cinq pour cent, tandis que la grande majorité est influencée par des facteurs modifiables, tels que l’alimentation, l’activité physique, le sommeil, le stress et l’environnement (Agence de la santé publique du Canada, 2026). Malgré cela, les questions portant sur les habitudes de vie quotidienne ne sont pas toujours intégrées de façon systématique et approfondie aux consultations, non pas parce qu’elles sont sans importance, mais parce qu’elles exigent un temps et un contexte qui dépassent souvent le cadre de la visite.
La réalité clinique impose un rythme où les rendez-vous sont courts, les préoccupations doivent être hiérarchisées, et les décisions prises rapidement. Dans ce contexte, l’attention se porte naturellement vers l’identification de problèmes nécessitant une intervention immédiate, l’exclusion de pathologies sérieuses et la gestion des symptômes de manière à offrir un soulagement tangible. Lorsqu’une ordonnance est remise, elle devient souvent le résultat concret de la consultation, une forme d’action visible, tant pour le patient que pour le professionnel. Pour certains, cela s’accompagne d’un sentiment de soulagement, voire de satisfaction, comme si une solution avait été trouvée. À la longue, cette dynamique peut renforcer l’idée qu’une réponse se présente sous la forme d’une intervention externe, plutôt que d’une exploration plus approfondie des causes sous-jacentes.
Il serait réducteur d’y voir un manque d’intérêt ou de rigueur, car une telle lecture ignorerait le contexte dans lequel ces interactions prennent place. Les médecins exercent dans un système qui valorise l’efficacité, la standardisation et la gestion du risque, où la capacité de diagnostiquer et de traiter selon des cadres établis est essentielle, et où le temps disponible limite nécessairement l’exploration de chaque trajectoire individuelle. Les questions qui permettraient de mieux comprendre les changements progressifs liés au mode de vie demandent un rythme différent, difficilement compatible avec la structure actuelle des consultations.
Il en résulte un écart entre ce qui est vécu et ce qui est pris en charge, un espace où des modifications subtiles, mais significatives s’accumulent sans être pleinement examinées. L’absence de diagnostic, bien qu’elle puisse rassurer, peut masquer la présence de dysfonctionnements précoces, créant une équivalence trompeuse entre l’absence de maladie et la présence de santé. Les analyses peuvent se situer à l’intérieur des valeurs de référence, l’imagerie peut ne rien révéler d’anormal, et pourtant, la personne continue de constater une diminution de son bien-être et de ses capacités.
Les valeurs de référence elles-mêmes sont souvent mal comprises, puisqu’elles sont établies à partir de données populationnelles qui englobent une grande diversité d’états de santé, plutôt que de représenter un état optimal individualisé. Se situer à l’intérieur de ces intervalles indique une normalité statistique, mais pas nécessairement un équilibre physiologique. Santé Canada souligne d’ailleurs que les résultats d’analyses doivent être interprétés dans leur contexte global, et non de façon isolée (Santé Canada, 2022). Cette nuance prend tout son sens dans cet espace intermédiaire, où les écarts sont progressifs et cumulatifs.
Le corps ne passe pas brusquement de la santé à la maladie, mais évolue le long d’un continuum influencé par des expositions répétées et des adaptations successives, où des modifications précoces du métabolisme, de l’inflammation, de la régulation hormonale et du fonctionnement neurologique apparaissent bien avant d’atteindre les seuils diagnostiques. Les données canadiennes sur les maladies chroniques mettent en évidence cette progression graduelle et le rôle déterminant des habitudes de vie dans son évolution (ASPC, 2021). Ce qui demeure moins visible dans le modèle actuel, c’est la période pendant laquelle ces changements sont les plus réversibles, précisément parce qu’ils ne déclenchent pas encore d’intervention clinique.
La question n’est donc pas de savoir si le système est défaillant, mais plutôt de reconnaître qu’il n’a pas été conçu pour saisir et accompagner ces transformations lentes, diffuses et largement influencées par le mode de vie. Les soins aigus, le diagnostic et les traitements demeurent essentiels et, dans bien des cas, indispensables. La limite apparaît lorsque ce même modèle est appelé à répondre à des réalités qui s’inscrivent dans la durée plutôt que dans l’urgence.
C’est ici qu’un ajustement de perspective devient pertinent, non pas en opposition aux soins conventionnels, mais en complément, en reconnaissant que l’attention portée aux signaux précoces ne peut reposer uniquement sur la consultation médicale. Les indices sont souvent présents bien avant d’être mesurables, perceptibles dans la manière dont le corps réagit à l’alimentation, au stress, au repos et à l’activité, et dans l’évolution de ces réponses au fil du temps.
Porter attention à ces éléments ne nécessite pas une expertise technique approfondie, mais une certaine constance, une disposition à observer plutôt qu’à écarter, et une compréhension que la santé ne se définit pas uniquement par l’absence de maladie. Cela implique de se poser des questions qui dépassent les symptômes, non pas dans une optique diagnostique, mais contextuelle. Qu’est-ce qui a changé dans votre quotidien au cours des dernières années ? Comment votre corps réagit-il réellement à ce que vous consommez ? Quels schémas se dessinent dans votre énergie, votre sommeil, votre digestion lorsqu’on les observe sur une période prolongée ? Où le stress se manifeste-t-il physiquement, et à quelle fréquence est-il pris en compte plutôt que simplement absorbé ?
Ces questions ne remplacent pas l’évaluation médicale, mais elles ajoutent une dimension qui permet de mieux comprendre la direction dans laquelle le corps évolue avant que cette direction ne se cristallise. Elles contribuent également à réintroduire une forme d’autonomie souvent mise de côté lorsque la santé est perçue uniquement à travers le prisme du diagnostic et du traitement, en déplaçant l’attention de l’attente vers l’engagement.
Dans la perspective qui sous-tend TRIVENA, cet espace intermédiaire n’est pas une zone floue, mais un moment déterminant où l’observation et l’ajustement peuvent influencer de façon significative l’évolution à long terme. C’est là que les habitudes demeurent malléables, que des changements modestes peuvent produire des effets durables, et que la trajectoire de santé peut être réorientée sans intervention lourde. Cette approche ne nie pas l’existence de la génétique, mais la replace dans un contexte plus large, en reconnaissant que la prédisposition n’est pas une destinée et que son expression est largement modulée par l’environnement et les choix quotidiens.
L’objectif n’est pas de susciter une inquiétude inutile, mais de développer une forme de conscience ancrée, concrète et durable, qui permet de reconnaître lorsqu’un changement s’installe, même s’il ne peut pas encore être clairement défini. Il s’agit d’une approche qui privilégie l’attention précoce plutôt que la réaction tardive, et qui considère la santé comme un processus en évolution constante, plutôt que comme un état dont on prend conscience uniquement lorsqu’il commence à se détériorer.
Pour celles et ceux qui se reconnaissent dans cet espace, le point de départ n’est pas la recherche d’un diagnostic qui viendrait légitimer leur ressenti, mais la reconnaissance qu’un changement est déjà en cours, suivi d’un engagement à explorer les schémas présents, à ajuster progressivement les habitudes et à soutenir le corps avant qu’il ne soit contraint de s’exprimer de manière plus marquée.
Cet article est présenté à des fins éducatives et ne remplace pas un avis médical ni un diagnostic. Il vise à compléter les soins existants en proposant une perspective élargie sur la santé et les facteurs qui l’influencent au fil du temps.
Références
Institut canadien d’information sur la santé (ICIS). (2024). Un meilleur accès aux soins de première ligne pour des Canadiens en meilleure santé. https://www.cihi.ca/fr/le-pouls-des-soins-de-sante-mesurer-les-priorites-partagees-en-sante-au-canada-2024/un-meilleur-acces-aux-soins-de-premiere-ligne-pour-des-canadiens-en
Canadian Centre for Lifestyle Medicine. (2026). https://www.canadalifestylemedicine.ca
Agence de la santé publique du Canada (ASPC). (2026). Promotion de la santé et prévention des maladies chroniques au Canada : Recherche, politiques et pratiques. https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/rapports-publications/promotion-sante-prevention-maladies-chroniques-canada-recherche-politiques-pratiques.html




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