La charge invisible : pourquoi la santé familiale demeure encore le « travail » des femmes au Canada
- Dominique Paquet

- 27 févr.
- 6 min de lecture
Il existe une forme de fatigue particulière qui attire rarement l’attention publique, bien qu’elle façonne silencieusement la santé des familles, l’équilibre des couples et le bien-être à long terme des femmes au Canada. Elle ne se manifeste pas de manière spectaculaire et ne prend pas l’allure d’une crise ouverte ; elle s’installe progressivement, au fil de la planification des repas hebdomadaires, de la gestion du budget d’épicerie, des rendez-vous médicaux à fixer, des étiquettes à décoder et de la responsabilité constante d’anticiper les besoins de tous les autres membres du foyer. Malgré des décennies d’évolution sociale et la normalisation des ménages à double revenu, la gestion de la santé et de l’alimentation familiale repose encore de façon disproportionnée sur un seul partenaire, le plus souvent la femme, qui conjugue ses responsabilités professionnelles avec cette coordination invisible.
Les données canadiennes continuent de refléter cet écart. Statistique Canada indique que les femmes consacrent davantage d’heures que les hommes au travail domestique non rémunéré, y compris la préparation des repas et les soins aux proches, même lorsque les deux partenaires occupent un emploi à temps plein (Statistique Canada, 2023). Bien que la participation masculine aux tâches ménagères ait progressé au fil des années, les responsabilités routinières et récurrentes — celles qui doivent être assumées quotidiennement plutôt qu’occasionnellement — demeurent plus souvent attribuées aux femmes. La différence ne se mesure pas uniquement en nombre d’heures, mais aussi en charge cognitive, car gérer l’alimentation et la prévention exige planification, anticipation et constance, plutôt que de simples gestes ponctuels.
L’alimentation occupe une place centrale dans cette dynamique, puisqu’elle se situe à l’intersection de la culture, de l’identité, de l’économie et des enjeux de santé. Planifier des repas équilibrés ne consiste pas seulement à décider quoi cuisiner ; cela suppose de comprendre les besoins nutritionnels, d’examiner les listes d’ingrédients, d’envisager la prévention des maladies chroniques et d’intégrer les préférences individuelles sans compromettre la qualité nutritionnelle. Lorsque cette responsabilité est concentrée entre les mains d’un seul partenaire, l’effort devient cumulatif. La Fondation canadienne des femmes souligne que les femmes au Canada assument encore la majorité du travail de soins non rémunéré, une réalité associée à la surcharge de rôles et à une diminution du temps consacré au repos et aux soins personnels (Fondation canadienne des femmes, 2022). Dans de nombreux foyers, la personne la plus investie dans l’amélioration de l’alimentation familiale est paradoxalement celle qui dispose du moins de temps pour protéger sa propre santé.
Le langage contribue subtilement à maintenir ces schémas. Lorsque la participation aux tâches domestiques est décrite comme une forme « d’aide », cela laisse entendre que la responsabilité principale appartient à quelqu’un d’autre. La responsabilité partagée, en revanche, suppose une coresponsabilité dès le départ. Même lorsque l’intention est bienveillante, l’héritage culturel du modèle traditionnel du pourvoyeur principal continue d’influencer les attentes, y compris dans des couples qui adhèrent à des valeurs égalitaires. Ainsi, la coordination des repas, des rendez-vous médicaux et des stratégies préventives revient souvent à un partenaire par habitude plutôt que par décision explicite.
Les préférences alimentaires deviennent fréquemment un terrain de négociation. Il n’est pas rare d’entendre des femmes exprimer le désir d’intégrer davantage de repas à base de végétaux ou de diversifier les sources de protéines, tout en se heurtant à la conviction d’un partenaire selon laquelle la viande serait nécessaire à chaque repas. Or, les recommandations de Santé Canada encouragent une variété de sources protéiques, incluant les légumineuses, les noix, les graines, le tofu et le poisson, sans prescrire la consommation systématique de viande rouge (Santé Canada, 2019). Malgré cela, les associations culturelles entre viande et masculinité demeurent influentes, façonnant les choix alimentaires au-delà des données scientifiques. Lorsque l’un des partenaires se sent responsable de préserver l’harmonie autour de ces préférences, il ou elle peut être amené à mettre de côté ses propres objectifs nutritionnels ou à assumer un travail supplémentaire en préparant des repas distincts, ce qui renforce l’asymétrie initiale.
Ces dynamiques ont des répercussions sur la santé à long terme. La fondation des maladies du cœur et de l'AVC du Canada rappelle que les modèles alimentaires riches en légumes, en grains entiers, en légumineuses et en bons gras contribuent à réduire le risque cardiovasculaire (Fondation des maladies du cœur et de l’AVC du Canada, 2022). Les stratégies de prévention sont plus efficaces lorsqu’elles sont adoptées collectivement plutôt que déléguées à une seule personne. Si la recherche, la mise en œuvre et le maintien d’améliorations alimentaires reposent principalement sur un partenaire, la pérennité de ces changements dépendra de son énergie individuelle plutôt que d’un engagement partagé.
La tension associée à cette situation n’est pas uniquement émotionnelle ; elle comporte également une dimension physiologique. L'Agence de santé publique du Canada reconnaît que le stress chronique constitue un facteur contributif aux maladies cardiovasculaires, aux troubles de l’humeur et aux dysfonctionnements immunitaires (Agence de la santé publique du Canada, 2022). La surcharge de rôles, particulièrement lorsqu’elle combine emploi rémunéré et gestion domestique non rémunérée, augmente le risque d’épuisement. Il devient alors possible que la personne la plus attentive à la santé familiale voie sa propre résilience s’éroder sous l’effet d’une responsabilité accumulée.
La socialisation précoce participe également au maintien de ces écarts. Des organismes de recherche et de défense des droits observent que les filles sont encore davantage encouragées à assumer des tâches domestiques routinières, tandis que les garçons bénéficient moins systématiquement d’un apprentissage structuré en matière de planification des repas et d’organisation domestique (Fondation canadienne des femmes, 2022). Ces expériences formatrices influencent la confiance et les comportements à l’âge adulte. Un partenaire qui n’a pas été appelé à développer ces compétences peut ne pas en assumer spontanément la responsabilité plus tard, même s’il adhère aux principes d’égalité. Corriger ce déséquilibre nécessite moins de reproches que de développement de compétences et de réajustement conscient des attentes.
Les implications dépassent le cadre du foyer individuel. Au Canada, les maladies chroniques représentent une part importante et croissante du fardeau imposé au système de santé, comme le souligne l’Institut canadien d'information sur la santé (ICIS, 2022). Or, la prévention ne prend pas naissance dans les hôpitaux ni dans les documents de politiques publiques ; elle s’inscrit dans les gestes répétés du quotidien, dans les cuisines, les horaires et les routines. Une alimentation équilibrée, une activité physique régulière et une gestion adéquate du stress ne reposent pas uniquement sur de bonnes intentions, mais sur un effort domestique constant. Lorsque cet effort dépend principalement de la vigilance, de la planification et du travail émotionnel d’un seul partenaire, sa stabilité à long terme devient fragile. L’équité dans la gestion domestique de la santé ne favorise donc pas seulement l’équilibre relationnel, elle renforce également la durabilité concrète des pratiques préventives qui, cumulativement, influencent les trajectoires de santé à l’échelle de la population.
Chez TRIVENA, la philosophie repose sur la conviction que la santé n’est ni une quête solitaire ni une obligation silencieuse dictée par la tradition. Elle constitue une pratique partagée, fondée sur la conscience, l’éducation et la responsabilité mutuelle. Lorsque le bien-être devient une valeur collective plutôt qu’un fardeau individuel, le climat du foyer se transforme : le dialogue remplace les présupposés, la participation active remplace l’attente implicite, et chaque adulte développe les compétences essentielles au maintien de sa vitalité. Il ne s’agit pas de viser une perfection alimentaire ou d’adhérer à une idéologie stricte, mais d’assumer conjointement la gestion du corps, du foyer et de l’avenir.
Les réflexions soulevées ici mettent en lumière un décalage observable entre les idéaux contemporains et les pratiques quotidiennes. La participation accrue des femmes au marché du travail a transformé la vie économique canadienne, alors que la redistribution du travail non rémunéré lié à la santé a évolué plus lentement. Reconnaître cet écart ouvre la voie à un ajustement réfléchi plutôt qu’à une confrontation. Dans les partenariats modernes, la santé ne peut raisonnablement être considérée comme le domaine implicite d’un seul partenaire. L’alimentation, la prévention et la gestion domestique constituent des dimensions fondamentales de la responsabilité adulte et gagnent à être partagées. Lorsque les deux personnes s’engagent pleinement et consciemment, la répartition des efforts devient plus équilibrée, la qualité des décisions s’améliore et le couple renforce sa résilience. En ce sens, la discussion relève moins d’un reproche que d’une évolution vers une maturité partagée, invitant les foyers à harmoniser leurs pratiques quotidiennes avec les principes d’équité et de coresponsabilité qu’ils valorisent déjà en théorie.
Références
Fondation canadienne des femmes. (2022). Les faits sur le travail non rémunéré au Canada. https://canadianwomen.org/fr/
Santé Canada. (2019). Lignes directrices canadiennes en matière d'alimentation à l'intention des professionnels de la santé et des responsables des politiques. Gouvernement du Canada. https://guide-alimentaire.canada.ca/sites/default/files/artifact-pdf/LignesDirectricesCanadiennesEnMatiereDAlimentation.pdf
Fondation des maladies du cœur et de l'AVC du Canada. (2026). Une cuisine saine pour le cœur. https://www.coeuretavc.ca/vivez-sainement/saine-alimentation/manger-a-la-maison
Agence de santé publique du Canada. (2021). Indicateur des maladies chroniques au Canada (IMCC). Gouvernement du Canada. https://sante-infobase.canada.ca/IMCC/
Femmes et Égalité des genres Canada. (2025). Faits, statistiques et incidences : égalité des genres. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/femmes-egalite-genres/egalite-genres/faits-statistiques-incidence.html




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