Ce que nous faisons chaque jour détermine notre santé – que nous en soyons conscients ou non
- Dominique Paquet

- 11 avr.
- 7 min de lecture
Il existe une tendance, profondément ancrée dans les discours contemporains sur la santé, à présenter le bien-être comme étant largement déterminé par des facteurs qui échappent à l’influence individuelle, qu’il s’agisse de la prédisposition génétique, des transitions hormonales, des contraintes environnementales ou encore des effets cumulatifs du vieillissement. Bien que chacun de ces éléments contribue de manière mesurable au fonctionnement physiologique, leur place dominante dans la conversation publique a progressivement masqué une réalité plus immédiate et nettement moins confortable, à savoir que les habitudes quotidiennes en matière d’alimentation, de mouvement, de sommeil et de gestion du stress exercent une influence continue et cumulative sur l’organisme, à la fois prévisible et, dans une certaine mesure, modifiable. Ce déplacement du regard ne s’explique pas par un manque de clarté scientifique, mais par le fait que cette réalité exige un niveau d’engagement personnel difficile à concilier avec un mode de vie où la commodité, les habitudes et les normes sociales façonnent plus souvent les comportements que l’intention.
Dans ce contexte, il devient possible de maintenir l’impression de prendre raisonnablement soin de sa santé alors que les habitudes sous-jacentes racontent une tout autre histoire, puisque les choix effectués au fil d’une journée ordinaire semblent rarement déterminants lorsqu’on les considère isolément, mais finissent par s’additionner pour produire des effets physiologiques mesurables. Les données canadiennes en matière d’alimentation illustrent bien ce décalage, en montrant que, malgré une volonté déclarée de bien manger, les habitudes réelles demeurent marquées par une consommation insuffisante d’aliments peu transformés et une dépendance persistante aux produits ultra-transformés, qui représentent aujourd’hui une proportion importante de l’apport énergétique quotidien (Moubarac et coll., 2017 ; Polsky & Garriguet, 2020). Ces produits ne relèvent pas uniquement d’une question de préférence ou de commodité ; ils sont conçus pour encourager une consommation répétée grâce à des combinaisons de glucides raffinés, de matières grasses, de sodium et d’arômes qui perturbent les signaux de satiété et renforcent les automatismes alimentaires, installant ainsi un schéma auquel l’organisme doit continuellement s’adapter.
Les conséquences physiologiques de ces habitudes ne se manifestent généralement pas de manière immédiate ou spectaculaire, ce qui contribue à leur banalisation, mais plutôt sous forme de dérèglements progressifs touchant l’énergie, la régulation glycémique, les processus inflammatoires et l’efficacité métabolique, autant d’éléments qui demeurent discrets jusqu’à atteindre un seuil à partir duquel ils deviennent difficiles à ignorer. C’est à ce moment que la perception de la santé se transforme, souvent vécue comme une évolution inattendue, alors qu’elle reflète en réalité l’effet cumulatif d’apports répétés présents depuis longtemps, mais largement ignorés. Le passage d’un état perçu comme normal à l’apparition d’un problème de santé est donc rarement aussi abrupt qu’il y paraît ; il est fréquemment interprété comme tel parce que le lien entre les comportements et leurs conséquences n’a pas été clairement établi.
L’absence de ce lien joue un rôle central dans la manière dont les problèmes de santé sont interprétés, les explications se tournant naturellement vers des facteurs perçus comme externes ou immuables, non pas parce qu’ils sont inexacts, mais parce qu’ils offrent une forme de conclusion qui évite de remettre en question les habitudes quotidiennes. La génétique, par exemple, est souvent invoquée comme cause principale de nombreuses maladies chroniques, alors que les données canadiennes montrent de façon constante que les habitudes de vie, notamment l’alimentation, l’inactivité physique et la composition corporelle, interagissent avec cette prédisposition et influencent fortement l’expression et l’évolution des maladies (Agence de la santé publique du Canada, 2026). De la même manière, la ménopause est souvent présentée comme une explication en soi des changements métaboliques, alors qu’elle constitue plutôt une transition physiologique susceptible de révéler ou d’amplifier des déséquilibres déjà présents (Santé Canada, 2023). Le stress, quant à lui, bien qu’omniprésent et physiologiquement significatif, agit en grande partie par l’entremise des comportements qu’il influence, notamment le sommeil, l’alimentation et le niveau d’activité physique, qui demeurent, au moins en partie, modulables.
Le problème ne réside donc pas dans la pertinence de ces facteurs, mais dans la tendance à les considérer comme des conclusions plutôt que comme des éléments d’un ensemble plus large, ce qui détourne l’attention de ce qui peut être observé et ajusté au quotidien. Dans cette perspective, la santé est perçue comme quelque chose qui se gère de l’extérieur, plutôt que comme un processus influencé au fil des comportements quotidiens, une vision qui correspond au rôle du système de santé dans les situations aiguës, mais qui se révèle insuffisante face à des conditions chroniques qui se développent à partir d’habitudes répétées sur de longues périodes. Les systèmes de santé sont conçus pour diagnostiquer, traiter et gérer les maladies, mais non pour encadrer les habitudes quotidiennes qui façonnent le fonctionnement physiologique sur plusieurs décennies, et lorsque cette responsabilité est implicitement déplacée à l’extérieur, un décalage s’installe entre les attentes et ce que le système peut réellement prendre en charge.
C’est dans cet espace que la notion de responsabilité doit être redéfinie, non pas comme une forme de culpabilisation, mais comme la reconnaissance d’un pouvoir d’influence, fondé sur le fait que l’organisme réagit de manière cohérente aux apports répétés, indépendamment de la manière dont ceux-ci sont perçus ou justifiés. Cette reconnaissance ne nie pas l’existence de contraintes ni les différences de contexte, mais elle affirme que, dans la majorité des situations, il existe une marge d’action suffisante pour orienter, au fil du temps, la trajectoire de la santé.
L’influence du contexte social devient particulièrement visible lorsque les habitudes commencent à changer, puisque des ajustements, tels que réduire sa consommation d’alcool ou s’en abstenir, prioriser le sommeil ou adopter une alimentation davantage axée sur des aliments peu transformés et d’origine végétale sont souvent perçus non pas comme des ajustements neutres, mais comme des écarts par rapport à la norme, suscitant des commentaires, parfois subtils, de la part de ceux qui maintiennent les habitudes dominantes. Cette réaction ne découle pas nécessairement d’un désaccord avec les principes en jeu, mais plutôt de la perturbation d’un équilibre collectif fondé sur des comportements partagés. Les choix différents sont alors requalifiés comme excessifs, restrictifs ou inutiles, permettant de préserver le statu quo sans le remettre en question.
Or, l’organisme ne réagit ni à la familiarité ni à l’acceptabilité sociale, mais aux effets physiologiques des comportements répétés, et cette distinction demeure essentielle. Une alimentation riche en produits ultra-transformés influence le métabolisme, les processus inflammatoires et la régulation de l’énergie au fil du temps, indépendamment de sa fréquence dans la population. De la même manière, un sommeil insuffisant ou irrégulier et un manque d’activité physique entraînent des effets mesurables sur l’équilibre hormonal, la capacité cardiovasculaire et la résilience globale, peu importe les raisons qui les expliquent (Statistique Canada, 2021 ; Agence de la santé publique du Canada, 2022). Ces relations ne relèvent pas d’un jugement, mais du fonctionnement même des systèmes biologiques.
Dans cette optique, la question n’est plus de savoir si les comportements sont compréhensibles, mais s’ils sont neutres, et dans la plupart des cas, ils ne le sont pas, car leur répétition finit par orienter le fonctionnement physiologique. Cet effet est souvent sous-estimé, en partie parce qu’il ne se manifeste pas immédiatement, et en partie parce que l’attention se porte davantage sur des événements ponctuels que sur la régularité des habitudes. Pourtant, c’est bien cette régularité qui détermine les résultats, l’organisme intégrant les signaux au fil du temps pour réguler des fonctions essentielles, comme le métabolisme du glucose, l’équilibre lipidique et la réponse inflammatoire.
C’est pourquoi la notion de changements progressifs mérite une attention particulière, non pas comme une solution de compromis, mais comme une approche réaliste et efficace pour modifier des habitudes ancrées, puisque les transformations rapides et globales sont rarement durables. À l’inverse, des ajustements modestes, mais constants, comme augmenter la proportion d’aliments peu transformés, intégrer davantage de mouvement dans la routine quotidienne ou stabiliser les habitudes de sommeil, permettent d’influencer le fonctionnement physiologique de manière cumulative et mesurable, sans nécessiter de conditions idéales ni de changements brusques (Agence de la santé publique du Canada, 2026).
Un élément essentiel de ce processus est le développement d’une conscience précise des habitudes, car celles-ci reposent souvent sur des impressions générales plutôt que sur une observation concrète. Sans une compréhension claire de ce qui est réellement consommé, de la fréquence de l’activité physique ou de la qualité du sommeil, il devient difficile d’identifier les ajustements pertinents. Les données canadiennes mettent en évidence cet écart entre perception et réalité, soulignant l’importance d’une observation rigoureuse comme point de départ (Statistique Canada, 2025).
C’est précisément à cette intersection entre observation et ajustement que s’inscrit l’approche de TRIVENA, qui considère la santé non pas comme un état figé, mais comme un processus dynamique façonné par les pratiques quotidiennes, en intégrant l’alimentation, le mouvement et la régulation du système nerveux comme des éléments interdépendants qui influencent la résilience physiologique. Plutôt que d’imposer des cadres rigides ou des règles strictes, cette approche privilégie un processus de raffinement, où les habitudes sont ajustées progressivement afin d’établir un équilibre durable, permettant une certaine flexibilité sans perdre de direction. L’objectif n’est pas d’éliminer toute variation, mais de faire en sorte que la majorité des apports quotidiens soutienne le fonctionnement de l’organisme.
Les enjeux dépassent largement l’individu, puisque les maladies chroniques représentent une part importante et croissante de l’utilisation des ressources en santé au Canada, et sont fortement associées à des facteurs modifiables qui s’accumulent au fil du temps (Agence de la santé publique du Canada, 2026). Bien que les interventions systémiques et les initiatives de santé publique soient essentielles, leur efficacité dépend en grande partie de l’engagement individuel, les recommandations ne pouvant se substituer aux choix quotidiens qui en assurent l’application.
Il demeure toutefois important de reconnaître que la capacité de changement varie selon le contexte, notamment en fonction de l’accès aux ressources, des contraintes de temps et de l’environnement, mais ces limites n’annulent pas le principe d’influence ; elles en redéfinissent simplement les contours. La question n’est donc pas de savoir si les conditions sont idéales, mais s’il existe une possibilité, même modeste, d’orienter les habitudes dans une direction différente.
La santé ne relève ni du hasard ni d’un moment précis, mais d’une trajectoire qui se construit à partir de gestes répétés et, bien que cette trajectoire soit influencée par des facteurs indépendants de la volonté, elle n’est pas entièrement déterminée par eux. Dans les habitudes du quotidien se trouve une capacité d’influence continue, et c’est dans la reconnaissance de cette capacité que s’inscrit une forme de responsabilité à la fois réaliste et essentielle. Continuer à fonctionner en mode automatique tout en espérant des résultats différents a déjà démontré ses limites, et c’est à partir de cette constatation qu’une approche plus consciente et intentionnelle de la santé peut réellement prendre forme.
Références
Agence de la santé publique du Canada. (2026). Promotion de la santé et prévention des maladies chroniques au Canada : Recherche, politiques et pratiques. https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/rapports-publications/promotion-sante-prevention-maladies-chroniques-canada-recherche-politiques-pratiques.html
Santé Canada. (2019). Guide alimentaire canadien. https://guide-alimentaire.canada.ca/fr/
Fondation canadienne de la ménopause. (2026). https://fondationcanadiennedelamenopause.ca
Moubarac, J.-C., Batal, M., Louzada, M. L., Martinez Steele, E., & Monteiro, C. A. (2017). Consumption of ultra-processed foods predicts diet quality in Canada. Appetite, 108, 512–520.
Polsky, J. Y., & Garriguet, D. (2020). La consommation d'aliments ultratransformés au Canada. Statistique Canada. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/82-003-x/2020011/article/00001-fra.htm
Statistique Canada. (2025). Bien se nourrir pour s’épanouir : un regard sur l’alimentation et ses coûts, et sur les tendances en matière de santé des Canadiens et Canadiennes. https://www.statcan.gc.ca/o1/fr/plus/7934-bien-se-nourrir-pour-sepanouir-un-regard-sur-lalimentation-et-ses-couts-et-sur-les




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