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L'agentivité n'est plus optionnelle : ce que la crise des soins de santé au Canada nous demande vraiment

Lorsque le très hon. Mark Carney, premier ministre du Canada a pris la parole hier pour évoquer l’agentivité, la résilience et la nécessité de s’adapter à des conditions en mutation, il a mis des mots sur une réalité que les Canadiens entendent rarement formulée aussi clairement par un chef national : la stabilité n’est plus un acquis passif. Elle doit être entretenue activement. Ce discours a trouvé écho non seulement par un patriotisme de façade, mais aussi parce qu’il a remis en question un réflexe profondément ancré : celui de déléguer la responsabilité tout en exigeant des résultats.


Nulle part cette tension n’est plus visible — ni plus lourde de conséquences — que dans notre système de santé.


Les Canadiens demeurent profondément attachés à l’idée d’un accès universel aux soins, et à juste titre. Les principes d’équité et d’accessibilité inscrits dans la Loi canadienne sur la santé (L.R.C. [1985], ch. C-6) constituent le cœur de notre contrat social. Mais avec le temps, ces principes ont été déformés par une confusion dangereuse : l’idée que l’universalité équivaut à une utilisation illimitée, sans responsabilité ni impact. Les soins « gratuits », lorsqu’ils sont psychologiquement dissociés des coûts réels, des ressources finies et de la responsabilité collective, deviennent des soins dysfonctionnels. Et cette dérive finit par coûter des vies.


Les salles d’urgence des centres hospitaliers à travers le pays ne sont plus en situation de crise ponctuelle : elles fonctionnent désormais en surcharge permanente. La médecine de corridor, les délais de déchargement des ambulances, l’engorgement du triage et les décès dans les salles d’attente ne sont plus des exceptions choquantes, mais des réalités récurrentes. Nous continuons pourtant à parler d’un « problème du système », comme si ce système existait indépendamment de nos comportements, des incitatifs politiques et des choix culturels. Ce n’est pas le cas. Il reflète précisément la manière dont les soins sont accessibles, fragmentés, récompensés et utilisés.


Les services d’urgence n’ont jamais été conçus pour fonctionner comme des cliniques sans rendez-vous destinées aux renouvellements d’ordonnances, aux maladies chroniques mal suivies ou aux problèmes mineurs. Pourtant, c’est ce qu’ils sont devenus. Non pas par irresponsabilité individuelle, mais parce que l’accès aux soins primaires s’est effrité, laissant l’urgence comme dernier point d’entrée. Lorsque les patients attendent des semaines, voire des mois, pour voir leur médecin de famille, lorsque les cliniques sans rendez-vous ferment ou refusent de nouveaux patients, et lorsque les services en soirée sont inexistants, les gens se tournent là où la porte reste ouverte.


Cela crée un paradoxe dangereux. Plus les urgences sont utilisées comme des cliniques de première ligne, moins elles sont capables de répondre aux véritables urgences. Les files s’allongent, le personnel s’épuise, et des patients victimes d’AVC, de septicémie ou de détresse respiratoire attendent aux côtés de personnes qui n’auraient jamais dû se trouver là. Les décès en salle d’attente ne sont pas le résultat d’un manque de compétence ou de compassion, mais d’un système saturé où le signal vital se perd dans le bruit.


Peut-on demander au personnel de triage de rediriger plus fermement les cas non urgents ? Peut-être. Mais rediriger sans offrir d’alternatives concrètes n’est pas un soin, c’est un renvoi. Dire à quelqu’un qu’il n’a pas sa place à l’urgence sans lui offrir un accès réel à des soins ailleurs revient à transférer la détresse vers des professionnels déjà à bout de souffle. Une redirection efficace exige un réseau parallèle solide : cliniques de soins urgents, centres dirigés par des infirmières praticiennes, accès rapide aux soins primaires.


Les médecins, eux aussi, sont pris dans des contradictions structurelles. Les médecins de famille dénoncent le manque de temps, de ressources et le poids administratif qui réduit la qualité des suivis. Pourtant, les modèles de rémunération les incitent souvent à accepter davantage : plus de patients, plus d’heures à l’hôpital, plus de cliniques spécialisées. Les primes liées à certains groupes d’âge, pathologies ou services hospitaliers peuvent sembler logiques sur papier, mais elles détournent les médecins du suivi longitudinal de leurs patients. Le résultat est prévisible : des médecins surchargés et des patients qui attendent.


Il ne s’agit pas d’un échec du professionnalisme individuel. Il s’agit d’un défaut d’alignement. Lorsque la prévention et la continuité sont reconnues comme des valeurs de principe, mais systématiquement affaiblies dans la pratique par des structures d’incitation qui récompensent le volume, le débit et la spécialisation, leur disparition n’a rien de surprenant. Elle est le produit d’un choix structurel.


La fragmentation aggrave encore la situation. La santé relève des provinces, mais les défis sont nationaux. Chaque province expérimente en vase clos, alors que des solutions éprouvées existent déjà ailleurs. Les cliniques dirigées par des infirmières praticiennes, les équipes interprofessionnelles et les centres de santé communautaires ont démontré leur efficacité. Pourtant, le partage des meilleures pratiques demeure lent, freiné par les cloisonnements politiques plutôt que par les besoins des patients.


Ce qui manque le plus dans le débat public, c’est la prévention. Les urgences débordent de crises évitables : diabète mal contrôlé, poussées hypertensives, exacerbations respiratoires, erreurs de prise de médicaments, décompensations en santé mentale. Ces situations ne surgissent pas soudainement. Elles résultent d’années de soins primaires insuffisants et d’un manque de soutien en amont. Pourtant, la prévention reste perçue comme accessoire, alors qu’elle constitue une infrastructure essentielle.


Les infirmières praticiennes sont particulièrement sous-utilisées dans ce contexte. Les données montrent clairement qu’elles offrent des soins de grande qualité, améliorent l’accès et réduisent la pression sur les urgences. Les intégrer pleinement aux soins primaires n’est pas une concession, mais un gain d’efficacité. Les résistances persistantes relèvent davantage de l’inertie culturelle que de la réalité clinique.


La comparaison constante avec les États-Unis sert souvent de paravent. « Au moins, nous ne faisons pas faillite pour une chirurgie », entend-on. C’est vrai, et c’est important. Mais éviter la ruine financière ne signifie pas offrir des soins opportuns et humains. Attendre des années pour une intervention n’est pas une simple contrariété : c’est une souffrance prolongée, une perte d’autonomie et parfois un dommage irréversible.


C’est ici que l’agentivité prend tout son sens. Elle ne consiste pas à blâmer les individus pour des défaillances structurelles, mais à reconnaître que les systèmes réagissent à la manière dont ils sont utilisés. Traiter l’urgence comme une solution par défaut la rend dangereuse. Négliger la prévention transfère le fardeau vers les soins aigus. Externaliser constamment la responsabilité mène à l’immobilisme.


Si le discours d’hier annonçait quelque chose, c’est que l’adaptation est désormais incontournable. Le patriotisme fondé sur le déni est fragile. Celui fondé sur la responsabilité est durable. Si nous tenons réellement à notre système de santé universel, nous devons le protéger contre l’abus, l’inertie et les discours creux. Cela exige des citoyens engagés dans leur propre santé, des professionnels soutenus par des modèles cohérents et des gouvernements prêts à réformer les incitatifs plutôt qu’à colmater les brèches.


Le système de santé canadien n’a pas besoin de loyauté aveugle. Il a besoin de participation adulte.


Pas d’applaudissements. De la responsabilité.


Pas de nostalgie. De l’adaptation.


Références

Gouvernement du Canada. (1985). Ministère de la Justice. Loi canadienne sur la santé (L.R.C. [1985], ch. C-6). https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/c-6/page-1.html

Institut canadien d’information sur la santé. (2025). Temps d’attente à l’urgence jusqu’à l’évaluation initiale du médecin. https://www.cihi.ca/fr/indicateurs/temps-dattente-a-lurgence-jusqua-levaluation-initiale-du-medecin

Institut canadien d’information sur la santé. (2025). Les soins en équipe, une solution possible pour relever les défis en matière de soins primaires. Les soins en équipe, une solution possible pour relever les défis en matière de soins primaires

Agence de la santé publique du Canada. (2024). Initiatives, stratégies, systèmes et programmes en matière de maladies chroniques. https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/maladies-chroniques/initiatives-strategies-systemes-programmes-maladies-chroniques.html

Institut canadien d’information sur la santé. (2024). Mesurer l’accès aux soins primaires en fonction de l’utilisation des services d’urgence. https://www.cihi.ca/fr/acces-aux-soins-primaires-et-virtuels-visites-a-lurgence-pour-des-conditions-propices-aux-soins/mesurer-lacces-aux-soins-primaires-en-fonction-de-lutilisation

Institut canadien d’information sur la santé. (2014). Efficacité du système de santé canadien : pourquoi varie-t-elle d’une région à l’autre ? https://www.cihi.ca/sites/default/files/document/aib-why-efficiency-varies-among-regions-fr.pdf

 
 
 

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