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Le corps fonctionne comme un tout – les soins, beaucoup moins

Ce qui devient le plus difficile à nommer, lorsqu’on traverse un parcours de santé long et souvent décousu, n’est pas tant la présence des symptômes que l’absence de continuité. L’expérience ne se déploie pas comme un récit cohérent, mais plutôt comme une succession d’interactions fragmentées, chacune centrée sur une plainte précise, chacune encadrée par des contraintes de temps, de documentation et de rendement. Un symptôme est présenté, évalué, pris en charge dans les limites de ce qui peut être fait à ce moment précis, puis l’on passe à autre chose, sans nécessairement revenir sur la manière dont cet élément s’inscrit dans l’ensemble.


Au cœur de ce processus se trouve le médecin de famille, point d’entrée et, à bien des égards, gardien de l’accès aux différentes spécialités. Ce rôle comporte une responsabilité considérable, non seulement dans l’évaluation initiale, mais aussi dans l’orientation des soins. En théorie, il permet une vision longitudinale du patient et une intégration des différentes dimensions de sa santé. En pratique, cette continuité se concrétise rarement de façon significative.


Les consultations sont brèves, souvent limitées à un seul problème, et structurées autour de ce qui peut être traité immédiatement. Les notes au dossier, parfois rédigées plusieurs jours ou semaines plus tard, ne reflètent pas toujours le contenu réel de l’échange, mais plutôt une version condensée conforme au cadre clinique. Ce qui ne s’y intègre pas aisément tend à disparaître et, au fil du temps, ces notes finissent par orienter les interactions futures, renforçant certaines interprétations tout en en laissant d’autres de côté.


C’est dans cette dynamique que des schémas commencent à émerger, non seulement dans les symptômes eux-mêmes, mais dans la manière dont ils sont reçus. Ce qui s’inscrit dans un cadre clinique clair et prédéfini progresse plus facilement, tandis que ce qui s’en écarte est souvent relégué au second plan, reformulé ou remis à plus tard. Il ne s’agit pas nécessairement d’un choix conscient, mais plutôt d’un effet des contraintes du système, de la formation reçue et de la nécessité de prendre des décisions rapidement.


Il existe également une limite plus subtile quant à l’espace accordé à l’exploration. Les patients sont encouragés à s’informer, mais la dynamique change souvent lorsque cette information est introduite dans la consultation, surtout lorsqu’elle dépasse les explications habituelles ou soulève des questions pour lesquelles il n’existe pas de réponse immédiate. Ce qui commence comme un échange peut progressivement laisser place à une définition plus restreinte de ce qui est jugé pertinent à discuter, en particulier lorsque les apports du patient dépassent le cadre habituel de la consultation.


Mon expérience personnelle s’est inscrite dans ce contexte, non pas comme un événement isolé, mais comme une accumulation progressive d’éléments traités séparément. L’inflammation visible au niveau de la peau constituait la manifestation la plus visible, sans pour autant déclencher une investigation approfondie. Malgré des antécédents familiaux clairs de psoriasis et une documentation rigoureuse de l’évolution et de la progression des lésions, la condition a été qualifiée de dermatite atopique, avec l’idée qu’il fallait d’abord écarter cette hypothèse. Le médecin comme le dermatologue ont reconnu que cela ressemblait en tout point à du psoriasis, sans pour autant s’éloigner de l’étiquette initiale. Le libellé de la référence semblait orienter l’ensemble de la démarche, limitant l’exploration avant même qu’elle ne commence.


Plus fondamentalement, le psoriasis continue d’être abordé comme une affection cutanée, alors que la littérature le décrit depuis longtemps comme une maladie inflammatoire systémique impliquant des mécanismes immunitaires et métaboliques (Association canadienne de dermatologie, 2026 ; Eder & Gladman, 2015). La réponse clinique demeure largement centrée sur les manifestations visibles, notamment par le recours à des traitements topiques visant à atténuer les lésions, sans que les mécanismes sous-jacents qui contribuent à cet état inflammatoire ne soient véritablement explorés ou intégrés dans la prise en charge.


À mesure que ces observations s’accumulaient, il devenait de plus en plus difficile d’ignorer les liens décrits dans la littérature entre les affections cutanées inflammatoires, l’intégrité de la barrière intestinale et la régulation endocrinienne. Les recherches commencent à montrer qu’une augmentation de la perméabilité intestinale peut permettre à certaines substances de franchir la paroi digestive, déclenchant des réponses immunitaires susceptibles d’alimenter une inflammation systémique. Parallèlement, la fonction thyroïdienne, qui joue un rôle central dans la régulation métabolique, a également été examinée en lien avec des processus inflammatoires et auto-immuns. Ces interactions demeurent à l’étude et ne sont pas encore intégrées de manière cohérente à la pratique clinique courante, mais elles orientent vers une compréhension plus large dans laquelle la peau, le système digestif et la fonction endocrinienne ne fonctionnent pas de manière indépendante, mais comme les composantes d’un système interconnecté. En l’absence d’une structure clinique permettant d’articuler ces éléments entre eux, la responsabilité de reconnaître et de gérer ces interactions se déplace souvent, par défaut, vers la personne qui en fait l’expérience.


Les symptômes digestifs, qui auraient pu éclairer une part importante de l’ensemble, n’ont jamais été explorés de manière significative, malgré leur constance. La mention « IBS probable » est apparue au dossier, fonctionnant moins comme un point de départ pour une investigation que comme un point d’arrêt. Cette étiquette ne m’était pas étrangère. Ayant reçu ce diagnostic de syndrome du côlon irritable à l’adolescence, j’en connaissais bien les contours, tout comme la manière dont il est fréquemment utilisé en contexte clinique. Avec le temps, des ajustements ciblés de l’alimentation et du mode de vie m’avaient permis d’atténuer les manifestations les plus reconnues et les plus fréquemment associées à ce trouble. Le voir réapparaître dans ce contexte relevait moins d’une évaluation attentive que d’une catégorisation par défaut. Une fois posée, l’étiquette mettait fin à la discussion, sans réelle exploration des habitudes alimentaires ou d’autres facteurs contributifs. Elle donnait un nom, mais n’ouvrait aucune voie.


Ce qui frappe dans cette situation n’est pas uniquement l’absence de réponses, mais bien l’absence de certaines questions. Le lien entre la fonction digestive et l’alimentation, à la fois intuitif et de plus en plus documenté, n’a jamais été abordé de manière concrète ou individualisée. Cela reflète en partie la place limitée que la nutrition continue d’occuper dans la formation médicale conventionnelle (Agence de la santé publique du Canada, 2022). Au Canada, le nombre d’heures consacrées à la nutrition appliquée demeure restreint, et les contenus abordés restent souvent théoriques plutôt que pratiques. Par conséquent, les habitudes alimentaires — malgré leur impact quotidien et cumulatif sur les processus métaboliques et inflammatoires — ne sont pas systématiquement intégrées à l’évaluation clinique.


Il existe également une structure sous-jacente qui façonne la manière dont les soins sont dispensés, sans nécessairement être explicitement nommée. Les interventions clairement définies, facilement prescrites et soutenues par des protocoles établis progressent plus aisément à l’intérieur du système que celles qui exigent du temps, des changements de comportement ou une exploration plus large des facteurs en cause. Dans ce cadre, la valeur est souvent attribuée à ce qui peut être évalué, consigné et pris en charge selon des paramètres précis. Le temps consacré à l’exploration de schémas qui ne mènent pas immédiatement à un diagnostic ou à une intervention, notamment pharmacologique, devient plus difficile à justifier, non pas parce qu’il est inutile, mais parce qu’il s’inscrit difficilement dans l’organisation actuelle des soins.


Cette compréhension, qui se trouve au cœur de TRIVENA, vise à ramener l’attention vers ce qui est déjà présent, même si cela n’est pas systématiquement reflété dans la manière dont les soins sont offerts. Le corps ne fonctionne pas en systèmes isolés, pas plus qu’il n’existe indépendamment de l’environnement ou de l’état mental à travers lequel cet environnement est perçu. Les processus physiologiques, les réponses émotionnelles et les expositions quotidiennes interagissent en continu, s’influençant mutuellement de façon souvent subtile, mais cumulative. Lorsqu’ils sont considérés ensemble plutôt que séparément, ce qui apparaissait auparavant comme des éléments distincts commence à s’organiser de manière plus cohérente.


Ce qui devient clair, avec le temps, c’est que la compréhension de ces interactions ne peut pas reposer entièrement sur un système qui n’est pas conçu pour les appréhender dans leur globalité. Les soins de première ligne fonctionnent dans un cadre qui privilégie l’efficacité et la clarté, alors que les facteurs qui façonnent la santé se déploient bien au-delà de ces consultations. Cela ne diminue en rien la valeur du système, mais en redéfinit la portée. Il s’agit d’un lieu où l’on reçoit des soins, non d’un lieu où l’on délègue entièrement sa compréhension.


Il ne s’agit pas de devenir expert ni de s’engager dans une analyse exhaustive, mais de commencer à porter attention de manière constante et ancrée. Le corps s’exprime à travers des schémas qui deviennent perceptibles avec le temps, pour peu qu’ils ne soient pas écartés. En les reconnaissant, il devient possible d’y répondre d’une manière qui soutient l’ensemble plutôt que de réagir à chaque élément isolément.


Le système de santé continuera de traiter des parties, puisqu’il est structuré ainsi, mais rien n’oblige à se percevoir uniquement à travers ces parties. Avec le temps et l’attention, ce qui semblait dispersé peut commencer à prendre sens, non pas instantanément, mais de manière progressive et cumulative. Dans ce changement de perspective, il émerge une forme de stabilité différente, qui ne repose pas sur des réponses parfaites, mais sur une capacité croissante à reconnaître, à s’ajuster et à prendre soin du corps dans sa globalité.


Références

Institut canadien d’information sur la santé (ICIS). (2023). État de la main-d’œuvre de la santé au Canada, 2023. https://www.cihi.ca/fr/etat-de-la-main-doeuvre-de-la-sante-au-canada-2023

Eder, L., & Gladman, D. D. (2015). Clinical Features and Diagnostic Considerations in Psoriatic Arthritis. Rheumatic Disease Clinic of North America, Volume 41, Issue 4, pp 569–579. DOI: 10.1016/j.rdc.2015.07.003. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26476219/

Agence de la santé publique du Canada. (2026). Promotion de la santé et prévention des maladies chroniques au Canada : Recherche, politiques et pratiques. Revue PSPMC. https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/rapports-publications/promotion-sante-prevention-maladies-chroniques-canada-recherche-politiques-pratiques.html


 
 
 

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